Il est volumineux, le dossier préparé par la Délégation générale çà la langue française à l’occasion de la Semaine de la francophonie: à la mesure de l’amour que nous sommes tous censés porter au français. Intitulé justement «Le français comme on l’aime», c’est le catalogue exhaustif de toutes les manifestations programmées depuis le 14 mars à la fois à Paris et dans les villes de province — expositions, colloques, tables rondes, concours, jeux, représentations théâtrales, rétrospectives cinématographiques... — et qui doivent culminer dans la grande fête virtuelle de la «Nuit du web», le 20, traditionnellement journée internationale de la francophonie. Depuis des cybercafés, des centres culturels, des lycées ou des universités, les internautes d’une trentaine de pays — dont le Liban — doivent y participer. Et, malgré un titre quelque peu rébarbatif — «Internet, outil cognitif inégalitaire?» — on peut déjà augurer du succès du colloque qui doit se tenir alors à la Cité des sciences et de l’industrie. Boutros Boutros-Ghali, parmi d’autres personnalités, interviendra par visio-conférence dans les débats, et ce sera le moment ou jamais de l’interroger sur ses intentions, à présent qu’il est dans ses meubles et a constitué son cabinet. Écarts et avatars Mais nous en serons déjà à l’épilogue de cette semaine marquée par mille initiatives, de la plus convenue à la plus originale. A Paris, grâce à un parcours imaginé par la linguiste Marie Treps, auteur d’une mémorable et réjouissante étude sur les locutions du type «Allons-y Alonzo» (Le Seuil), on pourra pister le français à travers divers «lieux de mémoire», comme on dit depuis quelques années. Ainsi, s’arrêter devant le Palais de justice, ce sera évoquer l’édit de Villers-Cotterêts par lequel, en 1539, François 1er fit du français la langue officielle du royaume. On n’y songe plus guère, mais sans cet acte fondateur, peut-être n’y aurait-il pas en ce moment de Semaine de la francophonie! Une autre halte, quai de Conti, face à la Coupole, permettra de repenser à l’œuvre normative et directive accomplie par l’Académie française depuis sa création, en 1635, par Richelieu qui avait voulu en faire la gardienne de l’usage. Du bon usage, s’entend. Elle ne put malgré tout empêcher maints écarts et avatars que remettront à l’esprit d’autres stations prévues dans l’itinéraire. Les hôtels du Marais où tenaient salon Mademoiselle de Scudéry et les Précieuses qui pour rien au monde n’auraient consenti à s’exprimer comme le tout-venant. La rue Montorgueil, fief des bouchers en gros qui parlent encore le louchébème, pittoresque argot inventé aux abattoirs de la Villette. Ou encore la gare des Halles où transitent les RER transportant chaque jour des milliers de banlieusards qui viennent tchatcher en plein cœur de la capitale, avant de repartir vers la périphérie où leur drôle d’idiome ne cesse de s’enrichir et de se transformer. Partenaires naturels de la DGLF pour l’organisation de cette semaine, les éditeurs du Larousse et du Robert n’ont certes pas accueilli tous les vocables déviants du louchébème ou de la tchatche. Leurs lexicographes ont d’ailleurs bien assez à faire avec les quelque soixante mille mots qui figurent dans chacun de ces dictionnaires et qu’un artiste conceptuel québécois, Robert Racine, voudrait voir prendre leurs aises dans un «Parc de la langue française» auquel il travaille depuis déjà un moment. L’hôtel de Sully a décidé d’en présenter cinquante dans ses jardins, comme une préfiguration de cet ambitieux projet. La presse à l’école De l’Alsace et de la Franche-Comté au Midi-Pyrénées en passant par les pays de Loire, le Limousin — où le dramaturge, metteur en scène et comédien libano-québécois Wajdi Mouawad donnera une lecture de sa pièce «Littoral» —, le Poitou-Charentes...toutes les provinces participent dans l’enthousiasme à l’événement, couplé depuis 1990 avec une «Semaine de la presse à l’école». Depuis hier et jusqu’au 21 mars, six cent trente-huit médias s’y impliquent, et l’on verra même les bambins d’une école maternelle réaliser leur propre journal: une façon de leur apprendre à choisir le mot juste, à travailler sur les synonymes et la syntaxe, bref à réfléchir sur le langage. Il n’est jamais trop tôt... Belges, Suisses et Québécois sont également de la partie à travers leurs représentations culturelles en France. Les premiers, qui ont choisi d’intituler la semaine «La langue française en fête», font feu de tous leurs particularismes, archaïsmes et néologismes, sans oublier leurs calembours et leurs mots-valises. Les seconds ont préféré dire ce que représente le fait de «vivre le français en Suisse» — pays quadrilingue si l’on compte le romanche — et il convient de saluer l’opportune publication d’un passionnant «dictionnaire du suisse romand» (éditions Zoé). Quant aux Québécois, ils parlent pour leur part de «La francofête». Bien décidés à jouer les protectionnistes, ils font leur fête aux termes anglo-3saxons qui ne doivent surtout pas jouer les trouble-fête dans leur Belle province. un objectif commun aux uns et aux autres: démontrer que le bonheur est dans les mots.
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