Au coup de canon, l’officier rebelle albanais interrompt son récit. Un sifflement, un impact sourd derrière la colline. Il hausse les épaules et soupire: «Voilà comment Milosevic conçoit l’accord avec l’Otan». En une demi-heure, samedi après-midi, trois tirs ont retenti aux abords de Jablanica, village dévasté mais toujours tenu par l’Armée de libération du Kosovo (UCK) dans l’ouest de la province. Le bruit des détonations était celui d’une pièce d’artillerie lourde, dont ne disposent pas les combattants indépendantistes. Encerclés de toutes parts, les guérilleros albanais racontent, miment les deux assauts de l’armée serbe devant lesquels ils ont dû plier, début août et début septembre, et au cours desquels le village a été changé en champ de ruines calcinées. Mais ils affirment aussi, et leur présence le prouve, que les forces de Belgrade n’ont pu ou voulu conserver le terrain gagné. «Nous avons compris cet été que la lutte sera longue et sans merci», poursuit l’officier, qui refuse de dévoiler son identité. «Au printemps, c’est vrai, on a fait un peu n’importe quoi. Il n’y avait pas de discipline. Maintenant on a compris. Cet ultimatum, cet accord, les observateurs, les avions... cela sera peut-être utile, qui sait ? Mais à la fin, c’est par les armes que nous gagnerons notre liberté». Sanglé dans un uniforme neuf, un pistolet automatique glissé dans le gilet pare-balles, Kalachnikov à canon long à l’épaule, il s’exprime dans un français parfait. «Douze ans à Lausanne. Je suis rentré au pays, avec ma femme et mes deux filles, il y a moins d’un an». Un homme d’âge mûr, barbe blanche taillée en pointe et mains d’intellectuel, ajoute: «Que l’Occident nous aide ou pas, nous parviendrons à l’indépendance. La seule différence, ce sera le nombre de victimes». Parmi la quinzaine de rebelles en armes, accroupis au soleil dans la grande rue du village bordée de maisons noircies par les flammes, aucun ne veut entendre parler du statut d’autonomie prévu par l’accord négocié par l’émissaire américain Richard Holbrooke. L’un d’eux, qui assure être professeur d’histoire, s’emporte: «C’est une sorte de retour au statut que nous avions avant 1989. Et Belgrade l’a supprimé d’un trait de plume. Après tous ces morts, nous devrions leur faire confiance ?» «Vous voyez ce cimetière ?» poursuit-il en désignant des pierres tombales mangées par la végétation à flanc de colline. «Les massacres de 1921. Ceux qui ont cru à la parole des Serbes sont enterrés là. Ceux qui avaient fui ont sauvé leur vie. Mon père était de ceux-là». L’officier affirme que début août, sa mère et sa grand-mère de 102 ans qui étaient restées sur place ont été tuées au couteau, sur le seuil de la ferme. «Nous avons eu du mal à différencier les deux cadavres: elles avaient été découpées. Alors après ça jamais, jamais, jamais, plus rien à faire avec ces criminels. Plus rien n’est possible... Que la guerre». Ils accusent Belgrade de manipuler les médias avec des images de convois militaires quittant le Kosovo. «C’est du théâtre» lance un jeune homme, appuyé sur une énorme douille d’obus de 100 mm portant des inscriptions en cyrillique. «Ici, ils se renforcent. Ils ont transformé il y a deux jours une école en cantonnement dans le village voisin de Kraljane». Ils assurent que leurs familles sont pour l’instant en sécurité, réfugiées dans un village voisin. «Nous sommes là... nous serons toujours là» murmure l’officier. «Ces fermes brûlées, cela ne fait que grossir les rangs de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Nous allons mener des actions de guérilla. Ils vont souffrir». Quelques heures plus tard, à vingt-cinq kilomètre de là, un poste serbe était attaqué au lance-roquettes: trois policiers tués.
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