Revenu brutalement sur le devant de la scène avec les dernières menaces «musclées» d’Ankara, le conflit entre la Turquie et la Syrie risque de brouiller les cartes au Proche-Orient à l’heure où l’Administration américaine se trouve engluée dans les contradictions du volet israélo-palestinien. Que les avertissements répétés de la Turquie à l’encontre de son voisin du Sud soient ou non le fruit d’un scénario concocté avec les Israéliens, comme le soupçonne Damas, ce regain de tension peut à tout moment déplacer le foyer de la crise régionale vers une zone jusque-là épargnée tout en lui donnant une envergure autrement plus dramatique. La Turquie, faut-il le rappeler, est membre de l’Otan, entretient une armée toute-puissante de quelque 600000 hommes et dispose d’une puissance de feu sans commune mesure avec celle de l’armée syrienne. Pourtant, c’est son appartenance à l’Alliance atlantique qui, paradoxalement, pousserait sans doute Ankara à freiner quelque peu ses ardeurs, dans la mesure où les États-Unis y regarderaient à deux fois avant de donner leur feu vert à une expédition punitive qui torpillerait à tout jamais leur rôle de faiseur de la paix au Proche-Orient. S’il est vrai que le conflit syro-turc remonte aux années 30, les tiraillements contemporains entre les deux pays trouvent leur origine dans le fardeau économique et sécuritaire, pour Ankara, représenté par les séparatistes kurdes. La rébellion du PKK depuis 1984 vise, rappelle-t-on, à créer un État kurde indépendant dans le Sud-Est anatolien, à majorité kurde, à la frontière avec la Syrie, l’Irak et l’Iran. Les violences liées à cette rébellion ont fait près de 31.000 morts et la lutte contre les séparatistes coûte chaque année sept milliards de dollars au contribuable turc. Il est par ailleurs utile de noter que les dépenses militaires annuelles de la Turquie, hormis la lutte contre le PKK, s’élèvent à 6,9 milliards de dollars, chiffre qui représente 5% du PNB. Le mal ne réside pas seulement dans les chiffres: le Sud-Est, région la moins développée de Turquie et dans laquelle le gouvernement se vante d’avoir investi des milliards dans le projet du GAP, est totalement délaissé par les investisseurs et les touristes. Les chefs-lieux de Diyarbakir et Sanliurfa sont constamment menacés par les hostilités entre l’armée et les rebelles qui pullulent dans les montagnes avoisinantes. Les maquisards harcèlent sans cesse les convois de l’armée ou les cars des compagnies routières qui desservent le patelin, exécutant parfois des militaires et enlevant d’autres qui peuvent leur servir de monnaie d’échange. La tactique suivie par l’armée ces dernières années consistait à couper le soutien logistique aux rebelles, soutien qu’ils se procurent depuis leurs arrière-gardes au nord de l’Irak, de la Syrie (selon Ankara) et même des villages locaux habités par des Kurdes sympathisants. L’exode rural alimenté par les Kurdes La lutte menée dans le nord irakien a porté ses fruits, l’armée ayant à combattre dans un territoire extranational contre des campements regroupés et avec l’aide du PDK, rebelles kurdes irakiens alliés de la Turquie. L’efficacité des interventions est par ailleurs attestée par les multiples cessez-le feu déclarés unilatéralement ces derniers temps par Öcalan, et qu’Ankara n’approuve pas car elle reconnaîtrait de facto la légitimité de l’organisation séparatiste. Pour ce qui est de l’appui de la population kurde locale, l’armée n’a pas lésiné sur les moyens pour dissuader les collaborateurs, utilisant la manière forte et parfois des traitements inhumains: bon nombre de villages ont été ainsi vidés de leurs habitants ou soumis à l’administration directe de l’armée. C’est d’ailleurs les ruraux originaires de cette région qui viennent grossir chaque jour les banlieues des grandes villes, surtout Istanbul, et créer une ceinture de misère autour des grandes métropoles turques. Les plus chanceux réussissent à rejoindre qui un parent qui des amis en Europe, surtout en Allemagne, pour fonder une nouvelle vie, même au prix de maints sacrifices. Les médias relatent d’ailleurs régulièrement les aventures de ces immigrés échoués sur les rives de l’Italie du Sud, étape ultime avant l’Eldorado allemand… Un attentat de trop dans la ville d’Antioche Enfin, la Turquie accuse la Syrie de fournir un soutien logistique à la rébellion armée du PKK et d’abriter son chef sur son sol. Ce dernier, Abdullah Öcalan, réside habituellement à Damas ou dans la Békaa sous contrôle syrien, selon Ankara. La présence de «Apo» sous le bouclier syrien a été à plusieurs reprises confirmée par les conférences de presse tenues par ce dernier depuis le Liban et la Syrie. La tension est montée à son paroxysme quand, en avril 1995, et pour la première fois, une bombe piégée avait explosé dans la ville de Hatay (Antioche, chef-lieu de la province du même nom). Pour les Turcs le message était clair: le PKK n’a pas de bases dans cette région qui, de surcroît, ne représente pas une cible terroriste «stratégique», comme les lieux touristiques ou autres bâtiments militaires à Istanbul ou une autre métropole. Par ailleurs, le Hatay n’est pas habité par des Kurdes. Les raisons sont multiples donc pour faire croire aux autorités turques que l’attentat était perpétré par les bases arrières des rebelles en Syrie, laquelle a voulu manifester encore une fois son désaccord sur le partage des eaux de l’Euphrate imposé par Ankara. Le choix du lieu, le Hatay, serait dicté par le vieux litige qui oppose les deux pays depuis 60 ans (VOIR PAR AILLEURS) et qui irrite d’une façon particulière les Turcs et qui figure toujours comme territoire syrien sur les cartes syriennes. Réalité ou fiction? C’est ce que d’ailleurs affirme Ankara ou s’attache à croire. La Syrie rejette ces accusations et reproche à son tour à Ankara de lui rationner l’eau de l’Euphrate, qui prend sa source en Turquie avant de couler en Syrie, en construisant des barrages sur le fleuve. La Syrie reproche également à Ankara sa coopération militaire avec Israël, qu’elle estime dirigée contre elle. C’est exactement après l’événement du Hatay que le rapprochement turco-israélien a commencé à se concrétiser. Les accords militaires israélo-turcs À la lumière de ce qui précède, un rapprochement turco-israélien semblait inéluctable. Suivant les règles immuables de la Realpolitik, l’«ennemi» commun à Tel-Aviv et Ankara devrait pousser les deux puissances militaires régionales à suivre la «logique des pactes», dénoncée par les Arabes, pour s’acquérir un nouveau moyen de dissuasion. La Turquie et l’État hébreu sont en effet liés, depuis février 1996, par un accord de coopération militaire. Bien que représentant un risque potentiel pour la Turquie, son flirt poussé avec l’État juif n’a pas posé de problème de décision: faisant face à «l’opposition» islamiste intérieure, et au mépris des risques que ces accords représenteraient dans ses relations avec les Arabes, la Turquie n’a pas hésité à se précipiter dans cette alliance que d’aucuns jugent choquante. Ankara ira même jusqu’à évoquer l’Histoire turque, rappelant que les conquérants seldjoukides d’Asie centrale louaient les services de conseillers juifs. D’autre part, la Turquie ne trouve aucun problème en pactisant avec l’allié principal des États-Unis dans la région, tout en misant sûrement sur les bénéfices qu’elle pourra tirer du puissant lobby juif aux Etats-Unis et surtout après les échecs successifs de son intégration dans l’UE… Autre point d’entente entre les deux pays, l’Etat hébreu partage le même sentiment d’animosité envers les Arabes, que les Turcs ont appris à cultiver depuis l’avènement du kémalisme, et même déjà du temps où l’«Homme malade» expirait sous la dictature des Jeunes Turcs, à la veille et pendant la Première Guerre mondiale. Par ailleurs, les accords stipulaient bon nombre d’arrangements qui profiteraient à deux pays accordant beaucoup d’importance à leurs forces armées du fait de leur sentiment endémique d’insécurité: la Turquie s’est lancée ces dernières années dans un programme de modernisation de ses forces armées dont le coût s’élève à 30 milliards de dollars échelonnés sur dix ans. Et puisque l’ancienne gardienne du flanc ouest de l’Otan boude désormais les pays de l’UE et trouve du mal à acquérir des armes à Washington, qui ménage son autre allié, la Grèce, Israël serait un fournisseur de choix vu l’importance de son industrie militaire. Enfin, pour ce qui est de ses relations avec les Arabes, la Turquie entretient des relations froides avec l’Arabie Séoudite, soupçonnée par Ankara d’avoir assisté moralement et financièrement le Parti de la Prospérité (Refah) dans sa course au pouvoir. En outre, il convient de signaler que la Turquie importe la majeure partie de son pétrole de Qatar, l’enfant espiègle du Golfe, ou de l’Azerbaïdjan, son grand allié d’Asie centrale, où Ankara s’investit massivement pour avoir sa part du gâteau dans les accords sur l’or noir de la Caspienne. La réplique syrienne Le renforcement de la coopération militaire turco-israélienne a provoqué la colère des pays arabes, notamment de l’Égypte et de la Syrie, ainsi que de l’Iran, qui y voient une menace dirigée contre eux, ce que la Turquie et Israël démentent formellement. La Syrie, pour qui la Turquie ne représentait qu’une menace de second degré par rapport au traditionnel ennemi israélien, devait naturellement s’alarmer du pacte turco-israélien. Récemment, la réplique syrienne est venue de la bouche du ministre syrien de la Défense, le général Moustapha Tlass, qui avait mis en garde les Arabes contre «l’alliance» entre Israël et la Turquie. «Le problème le plus grave auquel les Arabes sont confrontés est l’alliance satanique israélo-turque», avait déclaré le ministre dans une interview au quotidien koweitien «Al-Anbaa», ajoutant qu’Israël «mise sur une adhésion de la Jordanie à cette alliance dangereuse». «L’Histoire a prouvé la gravité de la politique des alliances pour la stabilité de la région et la sécurité de la nation arabe, surtout lorsque ces alliances sont nouées entre deux pays qui ont des visées expansionnistes sur les terres (arabes)», a ajouté le général Tlass. «L’alliance israélo-turque ne vise pas seulement la Syrie, mais tous les Arabes», a déclaré le ministre qui a appelé la Turquie à «réviser sa politique, qui porte atteinte au peuple turc musulman». «Nous les appelons (les dirigeants turcs) à revenir à la raison», a ajouté M. Tlass qui a appelé «le régime jordanien à réaliser qu’Israël n’a pas abandonné son projet de considérer la Jordanie comme patrie de rechange pour les Palestiniens».
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