La nomination de Jean-Pierre Chevènement au ministère de l’Intérieur, en juin 1997, a surpris mais ce républicain pur et dur a rapidement trouvé ses marques place Beauvau, quitte à heurter parfois la «gauche morale». «Avec Pierre Joxe et Charles Pasqua, Chevènement est un des grands ministres de l’Intérieur qui se sont succédé dans ces lieux depuis 1981», estime-t-on dans les milieux politiques. Jean-Pierre Chevènement, 59 ans, peu au fait des questions policières avant sa nomination, est désormais le Monsieur Sécurité d’un gouvernement de gauche, qui n’était pas attendu sur ce terrain. «La sécurité est un concept de gauche», avait-il déclaré en octobre dernier, au soir d’un colloque à Villepinte, lors duquel le premier ministre Lionel Jospin avait annoncé que la sécurité des citoyens était la deuxième priorité de son gouvernement, juste après l’emploi. A l’aise dans son habit de «premier flic de France», Jean-Pierre Chevènement, à l’exception du cas du patron de la PJ parisienne, Olivier Foll, s’est gardé de toute «chasse aux sorcières». Sur le dossier corse, il a rompu avec les pratiques antérieures en refusant tout dialogue avec les «cagoulés» et en plaidant sans cesse pour le retour à «l’Etat de droit» sur l’île. Une ligne maintenue après l’assassinat du préfet Claude Erignac, le 6 février, et qui sera le point de départ d’une opération «mains propres» tous azimuts, même si, à l’heure actuelle, les assassins du représentant de l’Etat en Corse courent toujours. Sur le dossier des sans-papiers, son combat a été moins consensuel, entre une droite accusant le gouvernement de laxisme et une grande «morale» soutenant la revendication des partisans des «papiers pour tous». Mais Jean-Pierre Chevènement a pu compter aussi en cette occasion sur le soutien de son premier ministre. Le ministre de l’Intérieur a enfin froissé bien des consciences dans son propre camp en plaidant pour la réouverture de «centres clos» pour les jeunes délinquants multirécidivistes — qu’il a désignés sous le vocable de «petits sauvageons». Il est vrai que Jean-Pierre Chevènement a toujours entretenu des relations agitées avec la gauche. «Fermer sa gueule ou démissionner» Par deux fois, il a démissionné avec fracas de postes ministériels, la première du ministère de l’Industrie, en avril 1983, et la deuxième du ministère de la Défense, en 1991, pour protester contre l’engagement de la France dans la guerre du Golfe. Lors de la campagne du référendum sur Maastricht en 1992, Jean-Pierre Chevènement devait s’opposer une fois de plus à François Mitterrand, dont il fut l’un des premiers couteaux lors de la conquête du Parti socialiste en 1971. Défenseur de la souveraineté nationale, Jean-Pierre Chevènement livra alors bataille pour le «non» et fonda un nouveau parti, le Mouvement des citoyens, à la gauche de la gauche. Franc-comtois d’origine, aux racines terriennes «qui lui collent à la peau», cet ancien de la SFIO (Section française de l’Internationale socialiste), à laquelle il a adhéré en 1963, a fait du nationalisme une constante de sa réflexion politique, associée à un marxisme plus ou moins rénové. Brillant énarque, ce qui ne l’empêche pas de dénoncer dans un ouvrage paru en 1967 «les mandarins de la société bourgeoise», il fonde la même année le Centre d’études, de recherches et d’éducation socialistes (CERES), qui devient rapidement l’un des centres d’attraction du Parti socialiste. Tout au long des années 70, il atténue quelque peu les sensibilités jacobines de sa jeunesse pour préparer avec ses amis politiques du «parti d’Epinay», François Mitterrand, Gaston Defferre et Pierre Maurov, la venue des socialistes au pouvoir. Il est en 1972 l’un des principaux négociateurs du programme commun de la gauche avec les communistes. Jean-Pierre Chevènement lance nombre d’idées qui seront les leviers du changement en 1981 et 1982, en prenant une part déterminante à l’élaboration du projet socialiste en 1979, après avoir contribué à doter le PS de son programme «Changer la vie». Devenu ministre de la Recherche et de la Technologie en mai 1981 dans le gouvernement Mauroy, puis ministre de l’Industrie à partir de juillet 1982, il impulse un grand élan à l’effort français de recherche, qui passe en cinq ans de 1,8% à 2,35% du PIB. Mais, faute des moyens qu’il juge nécessaires pour forger une industrie compétitive, en désaccord avec la politique de lutte contre le chômage, il quitte le gouvernement en avril 1983, après avoir déclaré: «Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne». Rappelé au gouvernement en juillet 1984 pour s’atteler au portefeuille particulièrement délicat de l’Education, alors que vient de souffler la tornade sur l’école privée, il restaure l’image de l’Education nationale et réconcilie les Français avec l’école publique. Ce qui lui vaudra d’être le ministre de l’Education nationale le plus populaire de la Ve République. (Reuters)
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