Entre la ferme de Pero Rodic et son champ, il n’y a que deux minutes de marche, mais aussi la frontière croate, infranchissable. On ne passe pas, même pour cultiver. Martin Brod est un village littéralement coupé en deux par la guerre, et dont la moitié bosniaque essaie de renaître, dans le nord-ouest de la Bosnie, à 90 km à l’ouest de Banja Luka. En 1995, quand la Croatie a lancé l’opération Tempête pour reprendre les territoires conquis par les sécessionnistes serbes, ses soldats ne se sont pas laissés arrêter par une simple frontière: Pero Rodic et les 400 autres villageois serbes bosniaques ont fui l’offensive et ses exactions, et sont allés grossir les statistiques des réfugiés du conflit de Bosnie et de Croatie. Insultes et vexations Novembre 1997: Pero Rodic et une poignée d’amis obtiennent l’accord du Haut commissariat de l’ONU aux réfugiés (HCR), et rentrent à Martin Brod. Insultes et vexations des Croates- bosniaques, majoritaires dans la région, absence d’électricité, de téléphone, de médecin, d’école, d’argent, de bétail, rien n’y fait . Pero Rodic, 57 ans, maire du village, n’hésite pas: «Je suis mieux ici, même si c’est dur, que dans un centre de réfugiés à 30 par chambre». Elles sont maintenant 33 familles à avoir tenté le retour dans une zone où leur communauté est minoritaire, le dossier-cauchemar, parce que presque au point mort, des organisations internationales. Elles ont même ramené dans leurs bagages leur Croate à eux, Emerik Plesnar, 60 ans, qui raconte, hilare, son destin à la bosniaque: «Je vivais dans le village où j’avais pris ma retraite après y avoir travaillé aux chemins de fer yougoslaves. Quand les soldats croates sont arrivés, on voyait bien qu’ils étaient d’humeur à tirer d’abord et à poser les questions après. Comme c’est pas écrit sur mon front que je suis croate, j’ai filé avec les autres, j’ai eu le statut de réfugiés comme eux, je suis revenu avec eux, et le gouvernement serbe bosniaque me verse une retraite de 50 marks (environ 30 dollars). Ici je n’ai que des amis, je reste». Emeutiers contre réfugiés A 30 km au sud de là, à Drvar, il y a à peine quatre mois, des émeutiers croates ont attaqué des réfugiés serbes qui revenaient, les rossant et incendiant leurs immeubles. Mais à Martin Brod, quelques maisons en cul de sac au bout d’une route de montagne déserte et pelée, encombrée de chutes de rochers, on croit qu’on peut recommencer, comme avant la guerre, malgré les obstacles. Et ils ne manquent pas. La reconquête croate n’a pas seulement privé Pero Rodic de son champ, passé en Croatie à la suite d’une rectification unilatérale du tracé de la frontière après l’opération Tempête. Parfois des bruits métalliques se répercutent à travers la rivière Una qui sépare les moitiés croate et bosniaque de Martin Brod. «C’est ma sœur qui m’appelle depuis la rive croate, où elle a pu rester parce que son mari est croate. Trois coups, ça veut dire qu’elle veut me voir au pont». Du pont, il ne reste qu’une amorce d’arche, le tablier, en bois, a été saboté. Depuis son retour, Pero Rodic peut faire signe à sa sœur, à 50 mètres de lui, mais pas l’embrasser après trois ans d’exil. Sur ce vestige de pont viennent parfois se recueillir, dit-il, les anciens habitants des 52 maisons d’en face, réduits aujourd’hui à un patient exil ailleurs en Bosnie serbe. Eux non plus ne passent pas. Et retournent à Banja Luka, la capitale de la Republika Sprska, attendre que les tensions s’apaisent et que les frontières s’entrouvrent. Pero Rodic, lui, en avait assez d’attendre: «Vous pourriez me donner le plus bel immeuble de Banja Luka, je ne le changerais pas pour ma maison. Ici, à Martin Brod, je suis chez moi». (AFP)
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