La répression du «Printemps de Prague» a probablement donné un répit de plusieurs années au modèle soviétique, en gelant brutalement tous les débats sur une réforme libérale du système en URSS. «L’intervention a été pour nous, communistes idéalistes, un choc terrible», se souvient l’historien Nikolaï Naoumov, à l’époque jeune professeur à l’université de Moscou. «Nous la redoutions, car elle avait été préparée par une propagande massive, brutale et hystérique, mais nous voulions croire qu’elle n’aurait pas lieu». «En août 68, nous avons compris clairement que le système ne pourrait jamais être réformé. Nous avons perdu tout espoir», ajoute-t-il. La lecture de la presse russe de cet été-là démontre, a posteriori, que le coup de force était programmé, inéluctable: les dirigeants du Printemps de Prague y étaient insultés, traités de «révisionnistes», de valets de l’Occident. En convoquant le 14 juillet un sommet des dirigeants du Pacte de Varsovie, — dont étaient exclus les leaders tchécoslovaques — Léonid Brejnev les exhorta à «examiner le regain d’activité des forces impérialistes agressives qui s’emploient à saper, en recourant à des diversions, le régime socialiste dans certains pays...». La propagande martelait que l’équipe de Dubcek était soutenue financièrement par l’Occident, que les touristes allemands — très nombreux en Tchécoslovaquie cet été-là — étaient des agitateurs infiltrés. On parlait de caches d’armes... Les rôles étaient savamment partagés. La «Pravda», l’organe du comité central du Parti communiste, instruisait le procès idéologique. «L’Etoile rouge», le journal de l’armée, plaidait pour une «aide» des pays frères à la Tchécoslovaquie «menacée par la contre-révolution». La porte claquée La décision d’envoyer les troupes fut dictée par plusieurs motifs: le Kremlin voulait mater tout d’abord une libéralisation politique qui conduisait forcément à une critique de l’URSS. Il craignait aussi de voir le Pacte de Varsovie remis en question, et désirait rassurer ses alliés, notamment l’Allemagne de l’Est, inquiets d’une possible contagion du «Printemps de Prague» dans leurs pays. L’atmosphère à Moscou était pourtant devenue plus respirable depuis quelques années. En 1962, Nikita Khrouchtchev avait autorisé la publication de «Une journée d’Ivan Denissovitch» d’Alexandre Soljenitsyne. Et jusqu’en 1968, on débattait de nouveau, entre intellectuels, de l’avenir du communisme, dévoyé par le stalinisme. «Tout à coup, la Tchécoslovaquie nous montrait comment s’y prendre pour réformer le système, se souvient avec enthousiasme Nikolaï Naoumov. Mais amis et moi suivions cette expérience avec un espoir immense». Puis vint la nuit du 20 août. L’arrestation des dirigeants tchécoslovaques. La «normalisation». Pour étouffer dans l’œuf toute velléité de résistance armée, Brejnev avait envoyé dans ce petit pays de 14 millions d’habitants une véritable «force de dissuasion»: 27 divisions, 6.300 chars, stationnaient en Tchécoslovaquie quelques jours après l’intervention. (A titre de comparaison Hitler, pour attaquer l’URSS en 1941, avait mobilisé 3.580 chars). A la rentrée de septembre en URSS, les cellules du Parti communiste dans les usines, les universités, les Kolkhozes, firent voter massivement des résolutions approuvant l’intervention. Tout débat sur la réforme de la société fut prohibé. En matière diplomatique, le Kremlin profita de l’événement pour redéfinir les rapports ente pays socialistes afin d’éviter la répétition d’une telle «déviation». La «doctrine Brejev» de «la souveraineté limitée» était née: les pays du bloc de l’Est étaient libres de leur destin, aussi longtemps que les acquis du socialisme n’étaient pas menacés. Au-délà, la communauté des Etats socialistes avait un devoir d’intervention. L’immense majorité des Soviétiques avaient suivi les événements d’un œil distant. Mais pour les intellectuels, que l’expérience de Prague avait fait rêver, Brejnev venait de claquer pour vingt ans une porte à peine entrouverte. (AFP)
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