Boris Eltsine est revenu précipitamment de vacances lundi pour affronter les effets d’une dévaluation du rouble qui risque de déstabiliser le pouvoir et d’entamer encore un capital de confiance déjà fortement diminué, estiment les analystes. «Politiquement, c’est un désastre», constate le politologue Andreï Piontkovski, directeur du Centre d’études stratégiques de Moscou. Boris Elstine, en effet, s’était personnellement engagé derrière son jeune premier ministre Sergueï Kirienko, qui avait fait de la défense du rouble son crédo depuis son investiture officielle en avril. Lundi matin, avant l’ouverture des marchés, le gouvernement a annoncé un élargissement de la marge de fluctuation du rouble par rapport au dollar, équivalant selon les économistes à une dévaluation de facto. «Cette décision (prise lundi matin), assure Andreï Riabov, de l’antenne moscovite de la fondation Carnegei, nous propulse dans une période de très grave instabilité politique». Pour ces analystes, les réformateurs russes vont perdre le peu de crédit dont ils jouissaient encore, et toutes les forces politiques hostiles au pouvoir, des communistes aux nationalistes, vont s’en trouver renforcées à moins de 18 mois des élections législatives de décembre 1999. Selon une méthode qu’il a éprouvée depuis longtemps, Boris Eltsine tentera probablement de calmer les esprits en faisant sauter quelques «fusibles», parmi les ministres qui avaient lié leur sort à celui du rouble. Le premier ministre lui-même n’a «pas exclu» lundi des remaniements ministériels à très court terme. «Le coup pourrait tomber sur le président de la Banque centrale Sergueï Doubinine, sur le ministre des Finances (Mikhaïl Zadornov) et sur le vice-premier ministre chargé des questions économiques Viktor Khristenko», a pronostiqué le vice-président de la Douma et membre du parti proche du pouvoir «Notre Maison la Russie», Vladimir Ryjkov. Boris Eltsine, selon les analystes, s’est pourtant trop engagé personnellement derrière son gouvernement pour s’en tirer cette fois-ci à si bon compte. Vendredi encore, le chef de l’Etat déclarait qu’une dévaluation était impossible. Une chance «Pour la première fois en sept ans de pouvoir, Eltsine ne peut pas faire porter le chapeau à quelqu’un d’autre», affirme Andreï Riabov. Cette situation, selon lui, est d’autant plus grave que le chef de l’Etat est depuis longtemps la cible des mineurs et autres employés du secteur public impayés depuis des mois. Dans toute la Russie, des manifestants réclament la démission de Boris Eltsine, et l’échec patent d’une politique longtemps brandie comme un drapeau ne peut qu’accentuer la pression sur le président. «La force de ces appels à la démission dépendra désormais de l’impact négatif de la dévaluation sur la population», estime le politologue, qui prédit un automne très difficile pour le pouvoir. Pour l’heure cependant, aucun leader politique d’opposition ne paraît capable de tirer profit du désastre. Les communistes, majoritaires à la Douma, étonnent par leur apathie et leur manque de combativité politique. Un homme comme le général Alexandre Lebed, qui passe pour un favori possible à la succession de Boris Eltsine, se veut pour l’heure respectueux des institutions et affirme attendre l’élection présidentielle — en juin 2000 — pour arriver au pouvoir. Boris Eltsine, quant à lui, devrait garder la tête froide. Habitué des sondages catastrophiques — on lui prédisait 5% des voix six mois avant son élection de 1996 —, il est beaucoup moins soucieux de sa cote de popularité que ses collègues occidentaux. Il lui reste, en outre, une chance de tirer profit de la crise: que la dévaluation ait effectivement des effets positifs pour la population, comme l’a promis le président de la banque centrale Sergueï Doubinine. Pour Marina Ionova, courtier à Aton Capital, la décision du gouvernement est «bénéfique pour la population russe». Le gouvernement pourra plus facilement payer ses employés, dont les salaires sont versés parfois avec six, voire douze mois de retard. «Il vaut mieux payer mille roubles à un instituteur que de lui en promettre deux mille», relève-t-elle. (AFP)
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