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Actualités - Chronologie

Des moines et des fusils

Une oasis de verdure, de paix et d’harmonie: les prêtres orthodoxes du monastère de Decani prêchent la coexistence pacifique entre Serbes et Albanais au Kosovo dans un désert de ruines et de maisons calcinées. Fin mai, une grande offensive des forces de Belgrade contre l’Armée de libération du Kosovo (UCK) a transformé en ville fantôme ce gros bourg de l’ouest du Kosovo, forçant à l’exode en Albanie des milliers de personnes. Aujourd’hui, policiers et soldats qui grouillent alentour sont les seuls fidèles à passer le lourd portail de bois du monastère, l’un des lieux les plus saints de l’Eglise serbe, pour se recueillir dans la splendide église de marbre datant de 1335. «Nous avions l’habitude d’avoir de nombreux visiteurs, des touristes» regrette l’un des moines, le père Sava Janjic, «mais désormais seule la police ose s’aventurer jusqu’à nous». Dans la cour, un fagot de Kalachnikov est adossé à la fontaine de pierre. Le filet d’eau glacée tambourine sur trois pastèques, dessert du déjeuner des 21 prêtres. Une escouade de policiers prend le frais à l’ombre d’un grand pin. Au plus fort de l’offensive, le monastère a été coupé du monde pendant cinq jours. Jouxtant une ancienne colonie de vacances transformée en QG des redoutables forces spéciales de la police, il n’a jamais été menacé. Lorsqu’ils sont sortis, les moines ont compris qu’ils vivaient désormais dans une enclave préservée en pleine zone de guerre. Une manipulation de l’histoire et de la religion Avec ses lunettes d’intellectuel et son anglais sans accent, le père Sava, secrétaire de l’évêque Artemije, condamne cette «grande tragédie. Nous avons immédiatement exprimé nos profonds regrets et notre compassion pour les victimes des deux bords. Tout ceci est l’illustration de ce à quoi peut mener la folie humaine». Contrairement à certains membres de l’Eglise serbe en Bosnie, qui ont soutenu le nettoyage ethnique et s’affichaient avec Radovan Karadzic (ancien leader des Serbes de Bosnie), le clergé orthodoxe serbe a de longue date pris ses distances avec l’idéologie nationaliste des dirigeants de Belgrade et leur utilisation des mythes de l’orthodoxie. «C’est une manipulation de l’histoire et de la religion», s’insurge le jeune prêtre, interlocuteur régulier des diplomates occidentaux. «Le passé est important mais l’on ne doit pas perdre le sens des réalités. Pas d’idées du 19e siècle pour entrer dans le 21e. Nous insistons sur une démocratisation du régime en Serbie, parce que si l’on veut que quelqu’un abandonne les idées extrémistes, il faut lui offrir une alternative. Milosevic (le président yougoslave) porte une grande responsabilité: il ne veut pas démocratiser parce qu’il sait que cela lui coûterait sa place». A plusieurs reprises, le monastère de Decani, qui s’est doté d’un site Web sur Internet et prêche la bonne parole par e-mail, a condamné les exactions commises contre la population albanaise par les forces serbes. «Les Serbes du Kosovo sont manipulés et radicalisés», regrette le père Sava. «Les extrémistes comme M. Seselj leur mettent des armes dans les mains pour les pousser à une guerre perdue d’avance», déclare-t-il, parlant de l’ultra-nationaliste Vojislav Seselj, vice-premier ministre du gouvernement serbe. «Un jour, nous devrons vivre à nouveau avec les Albanais. La police et l’armée partiront. Nous resterons. Et les Serbes du Kosovo seront les grands perdants», ajoute le prêtre. Selon lui, une soixantaine d’Albanais de Decani sont restés. «Nous les aidons autant que possible, pour encourager les autres à rentrer. Nous distribuons de la nourriture, les emmenons à (la ville voisine de) Pec dans nos voitures». Mais le jeune prêtre reconnaît volontiers qu’un retour massif des habitants de Decani, alors que le canon tonne près de Junik, à 8 km du monastère, n’est pas envisageable à court terme. «Nous sommes hélas conscients que peu de gens sont prêts à nous écouter», dit-il. Sur un coin de la table du réfectoire, un moine note dans un grand registre les noms de policiers candidats au baptême. La cloche sonne l’heure du déjeuner; son écho se perd dans la forêt. Une colonne de soldats, tête nue, pénètre en rangs par deux dans l’église. (AFP)
Une oasis de verdure, de paix et d’harmonie: les prêtres orthodoxes du monastère de Decani prêchent la coexistence pacifique entre Serbes et Albanais au Kosovo dans un désert de ruines et de maisons calcinées. Fin mai, une grande offensive des forces de Belgrade contre l’Armée de libération du Kosovo (UCK) a transformé en ville fantôme ce gros bourg de l’ouest du Kosovo, forçant à l’exode en Albanie des milliers de personnes. Aujourd’hui, policiers et soldats qui grouillent alentour sont les seuls fidèles à passer le lourd portail de bois du monastère, l’un des lieux les plus saints de l’Eglise serbe, pour se recueillir dans la splendide église de marbre datant de 1335. «Nous avions l’habitude d’avoir de nombreux visiteurs, des touristes» regrette l’un des moines, le père Sava Janjic, «mais...