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Actualités - Opinion

Retour de l'oubli

On ne peut qu’applaudir au geste que viennent de faire les autorités de Damas en rapatriant des dizaines de citoyens libanais qui croupissaient dans les geôles syriennes. Parce que le bien, cependant, ne doit jamais exclure la quête tranquille du mieux; parce l’impératif de sécurité commune — que nul ne conteste, bien sûr — ne peut, en aucun cas, justifier les atteintes aux droits les plus élémentaires des gens; et parce que, en ces temps de haute turbulence régionale, la Syrie a autant intérêt que le Liban à conférer une crédibilité accrue aux relations privilégiées établies entre les deux pays, il ne faut pas que l’allégresse générale vienne occulter les questions souvent angoissantes qui restent posées autour de toute cette affaire. Mieux vaut tard que jamais, c’est vrai; mais fallait-il vraiment que s’écoulent tant d’années depuis la fin de la guerre libanaise, la reconstitution de l’Etat et la mise en place d’un pouvoir libanais à la loyauté éprouvée pour que l’on entreprÎt enfin de rendre à César ce qui est à César? Et César lui-même se préoccupait-il seulement de réclamer son dû? Que le président Hraoui apparaisse aujourd’hui comme le principal récipiendaire du somptueux présent qui vient d’être fait par Damas et qu’il escompte de cette réalisation (comme de son dernier dada, l’institution du mariage civil) quelque salutaire gain de popularité, tant mieux pour lui. Il reste tout de même que les plus hautes instances de l’Etat libanais ne se sont décidées, il y a quelques mois, à porter cette épineuse question devant les autorités syriennes qu’après s’être vu aiguillonner, harceler sans répit par diverses associations de droits de l’homme, dont plus d’une de stature mondiale. Par leur inlassable action, ces associations n’ont pas peu contribué, d’ailleurs, à influencer la décision d’un régime syrien plus que jamais soucieux de respectabilité internationale, comme le montrent ses efforts des dernières années visant à éradiquer la culture du haschisch au Liban. Que l’Etat ne se soit pas toujours senti concerné par le sort d’une partie de ses administrés est déjà assez atterrant comme cela. Ce que l’on peut déplorer plus amèrement encore, cependant, c’est le profil bien bas adopté, tout au long de cette affaire, par la justice elle-même. C’est à la justice libanaise en effet, et non à Amnesty International ou au «Comité des parents de détenus», qu’il appartenait d’interpeller les dirigeants sur tous les dévoiements, présumés ou confirmés, de ces dernières années. Le troisième pouvoir a-t-il cautionné à tous les coups, ne fût-ce que formellement, rafles, perquisitions et autres visites du petit matin? S’est-il toujours enquis des suites extraterritoriales de certaines opérations dont il n’avait pas eu connaissance préalable? La coordination sécuritaire peut-elle rendre caduques les garanties constitutionnelles et existe-t-il réellement des circonstances particulières commandant que des Libanais soient jugés et condamnés par des tribunaux non libanais? Il est impératif que l’opinion soit une fois pour toutes fixée sur ces points. Au lieu de tous ces procès à tiroirs qui alimentent les chroniques des journaux — alors que des affaires bien plus graves continuent d’accumuler de la poussière dans d’autres tiroirs — la magistrature serait bien inspirée d’entreprendre, avec honnêteté et courage, de rassurer la nation: elle est, en dernier ressort, gardienne des droits des Libanais, qu’ils soient honnêtes citoyens, infâmes terroristes ou vils agents. Et c’est sur elle, avant même les politiques, que repose l’espoir de voir émerger enfin, un jour, l’Etat de droit. Au plan politique, il n’est pas superflu de relever que les libérations de détenus surviennent à un moment où le tandem syro-libanais doit faire face à de nouveaux défis, avec les offres répétées d’Israël d’un retrait négocié du Liban-Sud et les remous suscités dernièrement par les propos provocants d’une envoyée du comité sénatorial des Affaires étrangères. Damas a vite fait de court-circuiter l’initiative de Netanyahu et de s’assurer une fois de plus l’entière solidarité de Beyrouth, lequel a rejeté en effet toute forme de dissociation entre les deux volets libanais et syrien. Ce qui est assez nouveau cependant, c’est le souci apparent des Syriens de montrer au monde que cette communauté de destin n’est pas imposée par un quelconque rapport de forces entre tuteur et protégé, mais qu’elle est plutôt le fruit d’un libre engagement contracté par deux entités étatiques distinctes. Il ne suffit pas bien sûr que quelques dizaines de prisonniers rentrent au bercail pour que se trouve consacrée la souveraineté; ou encore que M. Farouk el-Chareh, venu en visite officielle, se rende pour la première fois au palais Bustros pour que le Liban se trouve soudain doté d’une diplomatie digne de ce nom. Mais si tant est que les apparences peuvent aider à quelque chose, ces marques d’égard plutôt inhabituelles sont les bienvenues. Reste à les multiplier et à les rentabiliser intelligemment, dans l’intérêt bien compris des deux pays.
On ne peut qu’applaudir au geste que viennent de faire les autorités de Damas en rapatriant des dizaines de citoyens libanais qui croupissaient dans les geôles syriennes. Parce que le bien, cependant, ne doit jamais exclure la quête tranquille du mieux; parce l’impératif de sécurité commune — que nul ne conteste, bien sûr — ne peut, en aucun cas, justifier les atteintes aux droits les plus élémentaires des gens; et parce que, en ces temps de haute turbulence régionale, la Syrie a autant intérêt que le Liban à conférer une crédibilité accrue aux relations privilégiées établies entre les deux pays, il ne faut pas que l’allégresse générale vienne occulter les questions souvent angoissantes qui restent posées autour de toute cette affaire. Mieux vaut tard que jamais, c’est vrai; mais fallait-il vraiment que...