Toute l’opinion publique locale retient son souffle en attendant de voir si les Américains vont ou non frapper l’Irak… Mais c’est avec des affres, en se rongeant les sangs, qu’une catégorie déterminée de Libanais suit les développements de cette crise. Il s’agit, on l’aura peut-être deviné, des candidats potentiels à la présidence de la République. Leur carrière éventuelle, leurs chances pour une course qui n’est plus une certitude, se trouvent en effet en balance. Car l’échéance, vue d’ici, risque fort d’être annulée s’il y a frappe. Ou reportée sine die si, au-delà d’un éventuel règlement diplomatique du cas Saddam, le blocage devait se poursuivre sur le front syro-israélien du processus de paix. Même si les présidentielles devaient être maintenues, les initiatives régionales des Américains, leur attitude à l’égard du camp arabe peuvent largement influer sur les critères de sélection du futur chef de l’Etat libanais, dans la mesure où l’équation traditionnelle qui fait de Washington et de Damas les deux grands électeurs serait elle-même modifiée, voire abrogée. En tout cas, tout en se tordant les mains d’angoisse refoulée, les candidats virtuels plongent dans de vertigineuses analyses à partir des interrogations suivantes, pour eux tout à fait existentielles: 1- Qu’arriverait-il si la crise irakienne était résolue par les voies diplomatiques, sans frappe U.S.? Pour certains, la réponse est claire: «Saddam, disent-ils, en sortirait grandi sinon triomphant. Sur le plan arabe, il aurait réintégré l’Irak dans le bloc, en se rabibochant avec la plupart des nombreux pays qui avaient rompu avec lui avant, pendant ou après la guerre du Koweit. Il échapperait enfin à son isolement et reprendrait une bonne place au soleil ardent de cette région du monde. Il pourrait de nouveau siéger la tête haute dans les sommets aux côtés des souverains et chefs d’Etat». Mais alors les Américains s’en retrouveraient-ils déconfits? Pas du tout, répondent magnanimes ces candidats guimauves «car s’il y a solution pacifique elle serait nécessairement fondée sur le strict respect par l’Irak des verdicts de l’ONU. Et ce résultat aura été obtenu par la pression, par l’intimidation militaire U.S. Les inspecteurs de l’UNSCOM pourront visiter tous les sites qu’ils soupçonnent d’abriter des armes interdites et forcer Bagdad à les détruire». Dans un tel cas de figure «on reviendrait, poursuivent ces personnalités relativement optimistes, au statu quo ante. Le processus régional de paix reprendrait, avec les mêmes lenteurs. Sur le plan local, les questions socio-économiques ou financières et les municipales reprendraient la vedette. Les présidentielles auraient lieu dans les délais légaux, la Syrie restant le grand électeur par excellence. Et sur ce plan, le choix du futur président se ferait sans doute en fonction de son expérience en matière financière et économique, car c’est de loin le principal problème qu’aura à affronter le nouveau régime. D’autant que l’on voudra également que les Libanais s’occupent moins de politique, vu qu’il faudra moins songer que jamais à l’autonomie de décision…». Violence 2- Qu’adviendrait-il si les Américains frappaient l’Irak? Cette éventualité entraîne pour commencer d’autres questions: de quel genre de frappe s’agirait-il, serait-elle limitée à la destruction de l’arsenal chimique et bactériologique sans toucher, à Saddam? Ce dernier serait-il renversé et par qui serait-il remplacé? Les appréhensions des pays du Golfe seraient-elles enfin levées en même temps que l’embargo étouffant l’Irak? «Il est évident, commentent les sources citées, qu’une frappe ponctuelle visant le seul arsenal interdit n’aura qu’un effet limité dans le temps et débouchera en définitive sur le maintien de l’état de crise et de tension au Moyen-Orient. L’épée de Damoclès américaine resterait suspendue et dans de telles conditions, cela signifierait sur le plan local que le futur président serait choisi par les Etats-Unis avec l’assentiment de la Syrie, comme ce fut le cas jadis pour les présidents Elias Sarkis et René Moawad. Sur le terrain il n’y aurait rien de changé, il n’y aurait pas de retrait israélien de sitôt et par voie de conséquence pas de départ des forces syriennes. Si Washington parvient alors à débloquer le processus de paix, il avancerait également avec beaucoup de lenteur. Le président de la République serait à l’image de la situation, stationnaire, sa seule qualité marquante étant qu’il ne déplairait pas en principe à la rue chrétienne, ayant été choisi par l’Amérique». «Par contre, reprennent ces candidats, si l’opération américaine contre l’Irak devait viser le renversement de Saddam Hussein, elle ne pourrait évidemment pas se limiter à une intervention aérienne et devrait comprendre une campagne terrestre, un débarquement ou des parachutages. Mais il faut savoir si les Américains ont dans leur manche un homme fort qui succéderait à Saddam et pourrait tenir l’Irak de manière à le garder unifié. La partition serait en effet aussi difficile que dangereuse pour l’ensemble de la région qui resterait instable pour longtemps, ce que Washington ne peut pas souhaiter car ses intérêts pétroliers sont en jeu. Toujours est-il qu’au Liban une frappe américaine rendrait possible des présidentielles anticipées devant déboucher sur l’élection d’un homme d’exception pour une situation d’exception. Car il y aurait risque, ici aussi, de déstabilisation sur le plan sécuritaire et il faudra alors un président qui puisse tenir fermement les rênes en main» concluent ces candidats qui oublient un peu que, sauf changement de système, ce qui est toujours possible en cours de route, Taëf a enlevé le vrai pouvoir au président de la République… E. K.
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