Un mufti de la ville d’Izmir a déclenché involontairement un débat passionné qui pourrait redéfinir les rapports entre la religion et l’Etat en Turquie, pays musulman mais doté d’une Constitution laïque. «Je n’avais vraiment pas l’intention de causer toute cette controverse», a déclaré Nadir Kuru, mufti du quartier de Karsiyaka à Izmir, à propos de la polémique qu’il a déclenchée récemment en invitant les femmes présentes lors d’une cérémonie funèbre à se joindre aux hommes pour la prière. «Je n’ai simplement pas supporté de voir les femmes qui pleuraient dans leur coin à l’écart», a-t-il ajouté. Mais son geste a déclenché un débat public sur le type particulier d’islam qui convient à un pays laïc, où les femmes ont en principe les mêmes droits que les hommes dans la vie politique. La discussion survient en outre alors qu’on attend incessamment un verdict de la Cour constitutionnelle dans une procédure en dissolution contre le Parti islamiste de la Prospérité (Refah) et que l’Etat déploie des efforts pour récupérer des mains de ce parti le monopole moral sur l’islam. L’un des paradoxes de la Turquie républicaine et laïque est en effet que l’islam est contrôlé par l’Etat. Ainsi, tous les leaders religieux, dont les muftis, sont nommés par lui, par l’intermédiaire du Département des Affaires religieuses (Diyanet). «Le mufti briseur de tabous», a titré le quotidien Hurriyet à propos de Nadir Kuru et de sa décision d’admettre des femmes au premier rang des fidèles lors de la prière des obsèques. Le Diyanet a été l’un des premiers à apporter son soutien à cette rupture avec la tradition. Réactions officielles Et le lendemain des obsèques controversées d’Izmir, le président turc Suleyman Demirel a assisté à des funérailles à Ankara, où une femme s’est tenue également au premier rang lors de la prière. Le Département des Affaires religieuses a poussé les choses encore plus loin mercredi dernier, en suggèrant que les femmes devraient être également admises aux grandes prières du vendredi et aux prières spéciales qui marquent la fin du mois de jeûne musulman du Ramadan, d’où jusqu’ici elles étaient écartées. «Il n’y a pas de loi dans le Coran ou dans l’islam qui interdise aux femmes de se joindre à ces prières», a dit le chef du Diyanet, Mehmet Nuri Yilmaz, dans une déclaration publiée par l’agence semi-officielle Anatolie. M. Yilmaz a appelé les femmes à prendre part aux prières de fin de Ramadan, prévues pour le 29 janvier à l’aube, à Ankara. L’appel à la réforme est soutenu entre autres par le doyen de la Faculté de théologie de l’Université d’Istanbul, Yasar Nuri Ozturk. «Les femmes peuvent se joindre à la prière lors d’obsèques, de même qu’à celles du vendredi et de la fin du Ramadan. C’était la pratique du temps du prophète», a-t-il déclaré. Dans le débat public, une éditorialiste a attiré l’attention sur «les principes de l’islam turc hérité des Ottomans». Ces principes prévoyaient que les règles et traditions doivent changer avec le temps, selon elle. «Les femmes ne sont pas des citoyens de seconde classe ou traitées comme des objets dans la culture turque», a écrit cette semaine un autre éditorialiste dans Hurriyet. «Les Turcs ne sont plus dépendants des Arabes, ils retrouvent leur propre interprétation de l’islam», a-t-il ajouté. Mais une telle rupture avec la tradition a suscité également de vives critiques, notamment du clergé conservateur et des milieux traditionnalistes. «Quand vous tournez la tête pendant la prière, vous voyez des femmes. Ce n’est pas approprié», a objecté le mufti de Bilecik (ouest), Necdet Cetin. Certaines critiques sont plus dures. «J’ai reçu de nombreuses menaces par téléphone», a révélé le mufti Nadir Kuru. «Mais je n’ai pas fait de demande de protection», a-t-il ajouté. «Ma vie m’a été donnée par Dieu». (AFP)
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