A contre-courant des nationalismes qui bloquent la reconstruction d’une Bosnie unifiée, la 3e ville du pays poursuit tranquillement son expérience de coexistence pacifique. «Rien de ce qui a été investi à Tuzla depuis la fin de la guerre n’est venu du gouvernement», confie le maire musulman indépendant Selim Beslagic, qui vient d’humilier — 16 sièges contre 8 — le parti nationaliste SDA (Parti d’action démocratique) aux municipales de septembre. M. Beslagic ne veut pas confirmer explicitement que le SDA, au pouvoir à Sarajevo, fait payer à Tuzla sa dissidence. Son coordinateur pour la Reconstruction, Safet Husanovic, est plus direct: «C’est clair, c’est parce que la municipalité n’est pas dirigée par le SDA, ils ne veulent pas nous aider». En tout cas, lorsqu’une équipe de la police financière a débarqué de Sarajevo le mois dernier — juste après les élections — et a fermé une série de restaurants et bars, la population n’a pas douté une seconde du message. «Le SDA avait promis qu’ils construiraient des routes, amélioreraient le réseau d’eau et répareraient l’éclairage urbain s’ils gagnaient les municipales, M. Beslagic avait appelé ça du chantage», souligne M. Hasanovic. Le «chantage» n’a pas marché. M. Beslagic, 55 ans, a obtenu un clair mandat pour continuer sa politique de cohabitation avec les 15.000 Croates et 8.000 Serbes dans cette agglomération de 160.000 habitants qu’il administre depuis 1990. Il explique: «La centralisation ne profite à personne. Nous sommes en faveur de l’autonomie et des contacts bilatéraux». Ces contacts ont été favorisés par la réputation à l’étranger de ce politicien bosniaque atypique, prix Sean MacBride et Kurt Waldheim en 96, Averell Harriman en 97, proposé pour le Nobel de la paix en 97. Ils ont valu à Tuzla 60 millions de marks d’aide étrangère depuis 3 ans, dont 80% versés directement, sans passer par l’Etat bosniaque. «Notre réponse au nationalisme: la démocratie», proclame la brochure municipale. «Tuzla est la négation du postulat que musulmans, serbes et croates ne peuvent pas vivre ensemble» et les trois communautés sont représentées dans toutes les administrations locales. Miso Bozic, président du «Conseil des citoyens serbes», confirme. «A Tuzla il y a certainement des relations spéciales entre les trois communautés. Je l’explique en partie par le fait que beaucoup ici ont travaillé ensemble, durement, dans les mines de sel. Ça a forgé un esprit d’équipe et d’entraide». M. Bozic rappelle fièrement que les Serbes de Tuzla ont défendu leur cité contre l’assiégeant serbe. Et il souligne: «Si le SDA contrôlait la ville ça ferait une grande différence pour nous. La politique des partis nationalistes, c’est que si vous n’en êtes pas membres vous ne pouvez pas occuper de poste dans les administrations ni dans les entreprises». Le souffle multi-etnique atteint même le candidat battu du SDA, Mehmed Bajric. Il se vante: «Pendant la guerre, chef de la police de Tuzla, j’ai réussi à protéger tous les citoyens, indépendamment de leur origine». Quelques fausses notes bien sûr: «Il n’y a aucune différence entre Beslagic et le SDA, Beslagic applique la politique d’Izetbegovic (le président musulman de Bosnie c’est la politique des musulmans», tranche Ivo Andric, chef de la section locale du parti nationaliste croate HDZ (Communauté démocratique croate). Dans l’entourage de M. Beslagic, on se contente de rappeler qu’à Jajce dans le centre de la Bosnie, les nationalistes croates minent des jardins pour empêcher le retour de réfugiés musulmans, ou qu’à Mostar, dans le Sud, d’autres radicaux croates expulsent ou agressent les musulmans. Aucun incident de ce genre à Tuzla. Et le maire prophétise: «Les solutions de Tuzla pour la coexistence des différentes communautés vont se répandre, elles ont déjà commencé. Les partis dits de citoyens, non-nationalistes, avaient eu 13% des voix lors des élections générales de 1996, ils en ont eu 30% cette année aux municipales». (AFP)
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