«Pour l’instant, seule la sauvegarde matérielle des films a été privilégiée, et la France de ce côté-là est très en avance», a déclaré Dominique Païni à Reuters.
«Mais aujourd’hui, l’heure est venue de mettre en œuvre une véritable politique patrimoniale dont le Palais du cinéma serait la tête de pont».
Le Palais du cinéma, dans l’esprit du directeur de la Cinémathèque, serait situé dans l’actuel Palais de Tokyo et hébergerait le fonds du musée du cinéma constitué par Henri Langlois à Chaillot.
La restauration de films a son festival annuel: Cinémémoire, dont c’est cette année la septième édition.
«Cinémémoire est comparable à une grande exposition mais sans lieu fort et central pour la recevoir», a déploré Dominique Païni, qui aimerait que Cinémémoire puisse s’intégrer dans les Journées du Patrimoine.
Cette manifestation, consistant essentiellement en des projections de films anciens et restaurés, est cette année étendue à la province et, a souligné Païni, «les lieux d’accueil sont souvent très actifs».
«De plus, cette manifestation prend pour la première fois une dimension européenne et s’étend à Bruxelles. On espère de ce fait que les institutions européennes s’y intéresseront», a-t-il ajouté.
Le plan de restauration des films anciens, ex-Plan Nitrate, remonte à 1991 en France. Il sera doté en 1998 de plus de 40 millions FF répartis notamment entre la Cinémathèque de Paris, celle de Toulouse et les Archives du film de Bois d’Arcy.
Le choix des films à restaurer est fonction de critères «artistiques et techniques. Il y a ainsi report systématique des supports nitrate sur des supports acétate», a précisé Païni.
Chaîne du muet
Qui dit choix implique contestation de ce même choix. «Beaucoup de mauvais procès nous sont faits parce qu’il y a beaucoup d’incompréhension sur ce qu’est la constitution d’une collection», a argué Païni.
«On reproche parfois à la cinémathèque de privilégier le cinéma américain au détriment du cinéma français ou encore de faire des tirages de films qui ont déjà été sauvegardés ailleurs», a-t-il ajouté.
«On avait ainsi une splendide copie nitrate de «Greed» (d’Eric von Stroheim). On en a bien sûr fait un superbe tirage acétate parce qu’on n’allait pas jeter un tel matériel».
Cinémémoire s’est doté cette année d’un Forum, autrement dit un marché du film ancien «dans la perspective que des programmateurs de tout ordre nous rachètent des films car la Cinémathèque dispose maintenant de son propre catalogue».
Païni a cité «Michel Strogoff» de Victor Tourjansky «que France 3 nous a acheté avec l’accord du petit-fils du cinéaste».
«Je rêve un jour de concevoir une chaîne du cinéma muet; il y a suffisamment de matériel pour cela», a souligné Païni, se contentant d’ajouter que des discussions à ce sujet étaient en cours.
Paradoxalement, c’est moins le cinéma muet que le cinéma en couleurs des années 50 ou le cinéma dit expérimental qui réclame les soins les plus urgents.
«Ce serait un travail considérable de constituer une politique patrimoniale de ce qu’on appelle le cinéma expérimental ou underground», a expliqué Païni.
«C’est pour cela que je me bats pour ce musée du cinéma», a-t-il insisté.
Le déménagement du fonds Langlois à Tokyo est l’objet d’une vive polémique depuis des années. La Cour d’Appel de Paris a donné gain de cause aux héritiers d’Henri Langlois contre la Cinémathèque le mois dernier, en jugeant que le musée de leur oncle, créé en 1972, constituait une «œuvre de l’esprit».
Pour autant, le jugement de la Cour d’Appel n’interdit pas le déplacement des œuvres et la modernisation du musée «sous réserve que l’esprit n’en soit pas altéré». Le Palais de Chaillot, qui abritait ledit musée, a subi un incendie en juillet dernier.
«On attend (du ministre de la Culture Catherine) Trautmann qu’elle arbitre de manière positive en faveur du Palais de Tokyo. Jean Saint-Geours (président de la Cinémathèque) et moi-même n’avons aucune raison de penser qu’il en sera autrement», a dit Païni.
«Ce musée aurait ouvert en 1995, comme cela était prévu, il aurait été une tête de pont exceptionnelle pour une politique du patrimoine», a-t-il regretté.
«Du fait que le musée du cinéma n’existe plus et que le nouveau musée n’existe pas encore, on a beaucoup de mal à faire accéder le cinéma à un statut équivalent à celui des Beaux-Arts, à le faire reconnaître comme un objet de connaissance qui ait son statut muséographique», a-t-il ajouteé.
Païni a affirmé par ailleurs «être dans une pleine et totale concertation avec les héritiers Langlois».
«Je rappelle que le musée Langlois n’était qu’une exposition temporaire qui s’est fossilisée avec le temps, a-t-il poursuivi. La Cinémathèque est dépositaire de l’esprit de Langlois et de ce point de vue, nous sommes très liés avec les héritiers».
«Le musée est prêt. Il peut être construit en un an, un an et demi. Situé à Paris, il serait une base spectaculaire et savante pour que le cinéma soit reconnu comme l’art de ce siècle et des suivants».
L’Unesco s’attache elle aussi à la sauvegarde du patrimoine cinématographique. Interrogé à ce sujet, Païni n’a fait aucun commentaire.
«Du point de vue de la restauration de films, la France est privilégiée et nos aides ne vont pas à la France c’est sûr. On aide davantage des pays comme l’Inde et l’Amérique latine», a expliqué Teresa Wagner, responsable du programme Créativité de l’Unesco.
«Nous menons une action de sensibilisation auprès des Etats membres car nous n’avons pas du tout les moyens de financer la restauration de tout le patrimoine cinématographique mondial», a-t-elle ajouté, observant qu’une vingtaine de projets de restauration ou de recherche présentés par des pays membres avaient été approuvés par l’organisation.
La production est un volet moins connu de l’activité de la Cinémathèque. «Nous menons une politique très active de production depuis mon arrivée», a noté son directeur.
«Un quatrième film est en chantier, ‘Un monde agité’. Il sera réalisé à partir de 200 extraits de films des premiers temps et on espère qu’il verra le jour pour le festival de Cannes de 1998». (Reuters)


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