Les calendriers sont chargés, les festivals se succèdent, et les artistes rivalisent de performances… Mais aujourd’hui avec tous ces «pianistes» qui ont littéralement pris d’assaut nos avant-scènes le plus intéressant n’est peut-être plus seulement les qualités d’interprétations de ces émérites maîtres du clavier ou leur degré de virtuosité mais l’esprit avec lequel ils concoctent leur programme et le présentent… Fermo Roscigno nous vient en droite ligne de l’Italie, et il en défend les couleurs avec un joli panaché, incluant les partitions de Scarlatti et Clementi aux côtés de Chopin.
Dès les premières mesures de la sonate en Fa mineur de Scarlatti un monde sonore plein d’élégance et même d’un certain maniérisme à l’italienne a plané sur l’auditoire. Lointaines consonances des délicates notes égrenées du clavecin; la narration du clavier se signale ici par une ligne aisée, vivante, habitée d’une certaine grâce où l’imagination a la part belle. Harmonie souvent audacieuse révélant en tout spontanéité une connaissance parfaite du contrepoint utilisé couramment et à très bon escient. Esprit où domine la fantaisie mais sans jamais faire étalage de science. Ecoutons plutôt le compositeur s’expliquer sur ces œuvres, qu’il considérait d’ailleurs comme des «exercices»: «que tu sois dilettante ou professeur, ne t’attends pas, lecteur, à trouver des intentions profondes dans ces compositions mais plutôt un ingénieux badinage de l’art pour te familiariser avec le jeu hardi du clavecin!» Clavecin avantageusement remplacé ici par un piano où le souci de la décoration chez Scarlatti est constant, mais sans démonstration de «virtuosité». Dans la même lignée de grâce, de douceur mais où l’aspect brillant se démarque plus nettement est cette sonate en Fa dièse Op.26 No 2 de Clementi.
Partie consacrée à Chopin
Après l’entracte, place aux fiévreux élans d’un romantisme où se mêlent rêverie, exaltation et mélancolie. Une seconde partie entièrement consacrée au prince des princes du clavier, Fréderic Chopin. De ces œuvres où la virtuosité est de rigueur certes mais aussi requérant une sensibilité et un sens absolu de la nuance. Tout d’abord cette «fantaisie» en Fa Op.49, un des rares moments où le poète du clavier n’est pas d’humeur très sombre. Ecrite à Nohant en 1841 cette «Fantaisie» si elle n’est pas «tragique» n’en est pas moins gaie…
Ces images toujours très inquiétantes et angoissées de ce grand phtisique nous touchent profondément. Des motifs nombreux et parfois violents s’opposent dans cette œuvre souvent mordante pour reprendre une phrase initiale et terminer en l’amplifiant. Dans un esprit de bravoure et de haute voltige technique cette improvisation en Do dièse Op.66 où la vélocité est à couper le souffle. Moment plus détendu d’une lumineuse tendresse avec la «ballade» No 1 en sol min Op.23 développant des thèmes qui, insensiblement, s’enchaînent et se mêlent. Forme libre de narration où le piano déploie dans une étonnante richesse toutes ses ressources. Suivent deux «nocturnes» (No 5 et No 15) où la nuit pour Chopin a probablement plus de lumière que le jour…
Embranchements multiples pour une phrase qui se répand comme la brume entre les arbres… Pour conclure quel meilleur «morceau» pourrait trouver sa place autre que cette célébrissime «Héroïque» (Polonaise No 6 en la bémol Op.53) où, dans un rythme impétueux, Chopin témoigne d’un farouche nationalisme teinté d’une poignante nostalgie?
Cavalcade terrible de notes éblouissantes qui ont empli l’Assembly Hall de leur clameur véhémente. Accords riches se déchaînant telle une pluie diluvienne et de frémissements à peine perceptibles d’un cœur qui palpite et qui aspire, malgré la tourmente et la douleur, à retrouver un rêve évanoui, une paix perdue…
Eternelle voix de Chopin dont le drame est universel et qui, à chaque fois, sait nous toucher et nous entretenir de ce que nous enterrons au fond de nous-mêmes de peur de souffrir encore davantage et qu’un pianiste de l’envergure et de l’immense talent de Fermo Roscigno nous révèle dans un éclat et une émotion renouvelés….
Edgar DAVIDIAN


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