Dès 1968, un influent avocat et homme politique louisianais, James Domengeaux, voyant l’héritage français menacé de disparition, parvient à obtenir de la législature de l’Etat de Louisiane la création d’une agence de défense du français le Codofil.
L’année suivante, alors que la France n’avait pratiquement aucune relation culturelle depuis deux siècles avec la population francophone de Louisiane, des coopérants français commencent à arriver. D’autres enseignants suivront, de Belgique, du Québec.
Maintenant, de jeunes enfants parlent français avec leurs grands-parents et... apprennent cette langue à leurs parents, ceux de «la génération perdue», qui ont vécu dans un environnement anglophone où parler français était méprisé.
Ces enfants vont dans les écoles d’immersion, où 60% à 70% du temps sont consacrés à l’enseignement en français des mathématiques, des sciences, de l’histoire, de la gymnastique et de la musique. Leurs instituteurs sont québécois, acadiens du Canada, belges, français, louisianais.
Ainsi, la petite Meagan, 9 ans, élève de l’école élémentaire Prairie, de Lafayette, parle français avec ses grands-parents et ses deux frères, mais pas avec ses parents, tout comme son camarade Joseph et bien d’autres, dont les grands-parents sont bilingues.
Leur instituteur, Kirby Jambon, 34 ans, ne s’est décidé que tard à apprendre la langue de ses ancêtres. «Quand elle parlait français en classe, ma mère se faisait taper sur les doigts avec une règle ou était envoyée au coin, à genoux sur des grains de maïs», raconte-t-il.
Académie anglaise
Lors du dernier recensement, en 1990, 263.000 Louisianais ont «avoué»parler français à la maison, indique Earlène Broussard, directrice du Codofil.
Les premières classes d’immersion sont apparues il y a 13 ans. Selon le Codofil, quelque 2.600 enfants y étudient cette année. Exposés à de multiples accents, ils enseignent à leur tour aux professeurs les sons et les expressions du français louisianais, communément appelé cadien (prononcé cadjin), marqué de vieux français et enrichi de mots indiens, africains, antillais, anglais.
Car il faut «protéger notre français du français, pas seulement de l’anglais», explique Barry Ancelet professeur à l’University of Southwestern Louisiana (USL), à Lafayette. «J’espère de tout mon cœur que les Africains, les Belges, les Québécois vont continuer de faire la même chose», lance-t-il.
Depuis quatre ans, l’USL comprend un des rares centres au monde, consacré aux cultures de presque toutes les régions francophones. Celui-ci attire déjà des étudiants du Québec, du Maghreb, de Belgique et des Antilles.
Plus ancien, le Centre d’études françaises et francophones de la Louisiana State Univeristy de Baton Rouge, créé en 1983, est dirigé par l’écrivain et cinéaste algérien Assia Djebar.
Lorsqu’il se rend en France, le professeur Ancelet est souvent vertement corrigé par ses interlocuteurs. «Cela ne se dit pas», lui dit-on. «Cela se dit, puisque je le dis», répond-il alors.
Grâce à la beauté de la littérature et du cinéma africains et québécois, cette attitude est en train de changer, se félicite-t-il. «Un respect du régional, du petit monde», s’installe peu à peu dans les milieux de la défense du français.
«C’est ce phénomène d’inclusion qui fait la force de l’anglophonie. Un Anglais ne dira pas à un Américain “ça ne se dit pas”», souligne M. Ancelet. «Il n’y a pas d’Académie anglaise».
«En France, on pense que le français de Louisiane est en train de mourir, mais c’est le contraire!», s’exclame-t-il dans un éclat de rire, ajoutant que, sans les jeunes de banlieue, le français de France se scléroserait. (AFP)


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