Vingt ans après leur première manifestation silencieuse au cœur de Buenos Aires et au plus fort de la répression militaire, les Mères de la place de Mai tournent toujours.
Tous les jeudis, silencieuses, le foulard blanc vissé sur leur tête, elles font à plusieurs reprises le tour de la pyramide de Mai, sur la place du même nom, devant la «maison rose», siège du gouvernement argentin.
La première marche avait eu lieu par une humide après-midi de printemps austral d’octobre 1977, vingt mois après le coup d’Etat militaire de mars 1976 débouchant sur une féroce et aveugle répression militaire.
Pendant les années de plomb, de 76 à 84, leurs rangs se sont parfois éclaircis, souvent en raison d’arrestations. Mais, toujours, elles se sont retrouvées en silence au même endroit, à la même heure, pour réclamer le retour de leurs proches, disparus dans les centres de détention clandestins, toujours niés par la dictature, mais où 30.000 personnes auraient péri selon les mères.
Vingt ans après, malgré les divisions, malgré le retour de la démocratie, malgré les diverses lois d’amnistie et la confirmation des horreurs par plusieurs repentis, Hebe de Bonafini n’a pas renoncé.
Elle a reçu le 12 octobre dernier un vibrant hommage de la part des trente mille personnes réunies dans le stade de Ferro Carril Oeste de Buenos Aires, pour célébrer l’anniversaire de leur première manifestation. Son apparition sur l’estrade, entre deux orchestres de rock, a été saluée par un tonnerre d’applaudissements. Pourtant, la quasi-totalité des participants à la manifestation avaient moins de 20 ans et n’étaient pas encore nés le jour du coup de colère de Hebe de Bonafini.
Arborant son foulard blanc sur lequel est inscrit le nom de son fils disparu, la présidente des Mères de la place de Mai a souligné qu’elles (les mères) «ne croyaient pas dans les partis politiques parce qu’ils nous ont trahies». Elle faisait ainsi directement allusion aux diverses lois d’amnistie prononcées en faveur des principaux chefs militaires incriminés. «Nous croyons uniquement dans le peuple pour exiger ce que nous voulons», a poursuivi Hebe de Bonafini demandant aux jeunes «de lutter pour arriver à ce que les assassins soient emprisonnés».
Au passage, elle n’a pu résister au plaisir de rendre hommage à Che Guevara dont on avait fêté quelques jours avant le 30e anniversaire de sa mort en Bolivie. Ces prises de position, souvent très marquées, sont directement à l’origine d’une scission au sein du mouvement des Mères de la place de Mai regroupant d’un côté la «ligne Bonafini» et de l’autre plusieurs groupes comme la ligne fondatrice Mères de la place de Mai, l’association des familles des disparus et le service paix et justice.
Symbole de la résistance contre la répression militaire, association mondialement reconnue, parfois d’ailleurs plus appréciées à l’étranger qu’en Argentine, les Mères de la place de Mai parcourent régulièrement plusieurs pays du monde pour faire part de leur expérience. Cette semaine, elles profiteront de la visite du président américain Bill Clinton pour remettre à son épouse, Hillary, un résumé de leurs travaux des vingt dernières années.
Puis, inlassablement, elles reprendront leurs marches hebdomadaires et leur bâton de pèlerin, se refusant obstinément à tourner la plus cruelle page de l’histoire de leur pays. (AFP)


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