Il estime que cet «héritage» risque de gêner la nouvelle politique africaine que les socialistes promettent depuis leur arrivée au pouvoir, en juin.
«On sent bien que les lobbies vont prospérer parce que l’Etat, faute de moyens, se désengage. La France n’a plus les moyens d’une politique bilatérale», dit-il dans une interview à Reuter.
Ces lobbies, précise-t-il, concernent les milieux d’affaires, la sphère militaire mais aussi le secteur de la communication. Certains groupes de pression inondent les rédactions parisiennes de dossiers flatteurs pour leurs clients francophones.
Antoine Glaser, directeur de la publication spécialisée «La Lettre du Continent» et co-auteur du livre «Ces Messieurs Afrique: Des réseaux aux lobbies», qui vient de sortir, souligne que «la France essaie de normaliser, de banaliser ses relations privilégiées par le biais de la francophonie».
«La France ne veut plus être présente politiquement. Elle a passé le relais économique et financier à la Banque mondiale et au FMI. Les accords de défense ont été revus. Mais en même temps elle n’est pas complètement passée de l’autre côté. Donc, les Africains ne comprennent pas», ajoute-t-il.
«On a l’impression que les socialistes disent qu’ils ont une nouvelle politique, qui est de moins en moins l’Etat et de plus en plus la coopération décentralisée impliquant des acteurs de la société civile. Mais il y a l’héritage», selon lui.
Pour lui, cette confusion tient à la présence historique d’un réseau d’Etat constitué au début des années 1960 par Jacques Foccart, secrétaire général de l’Elysée sous la présidence du général de Gaulle et conseiller du président Jacques Chirac pour les affaires africaines jusqu’à sa mort, en mars dernier.
Pour Antoine Glaser, avec ce «véritable réseau d’Etat» Jacques Foccart «pouvait actionner en même temps, à partir de l’Elysée, toute l’administration avec tous ses instruments financiers, avec un ministère de la Coopération qui était un vrai ministère de l’Afrique et les services de renseignement, et puis en même temps un certain nombre de réseaux privés, de groupes privés».
Sa disparition a entraîné un «délitement» des réseaux mais leur transformation avait commencé dès la dévaluation de 50% du franc CFA, en janvier 1994.
Cette décision, prise par le gouvernement d’Edouard Balladur, «n’était pas seulement d’ordre monétaire et économique mais aussi politique. Les Africains se sont sentis dévalués», note Antoine Glaser qui précise qu’un certain nombre de fonctionnaires sont alors allés dans le privé.
«On est passé de réseau d’Etat à des gens qui sont à l’extérieur de l’Etat et qui font pression sur l’Etat», explique-t-il.
La dévaluation était réclamée depuis plusieurs années par les Etats-Unis. Selon Antoine Glaser, avec la fin de la guerre froide et la chute du Mur de Berlin, les Américains «n’ont plus accepté que la France conserve ce réseau au cœur de l’Afrique indépendante, qu’elle utilise ses relations privilégiées et sa puissance pour verrouiller économiquement et financièrement cette région, avec une part de marché de 30 à 50% selon les pays».
Mais, selon lui, cette «normalisation» s’est faite trop rapidement et a déboussolé les Africains.
Il note ainsi qu’au Zaïre, des groupes informels ont rapidement pris la place d’une troïka diplomatique belgo-américano-française.
Il explique qu’après le génocide contre les Tutsis au Rwanda en 1994 et les luttes ethniques qui ont suivi, des lobbies ont réussi à convaincre les autorités françaises d’alors de réhabiliter le maréchal Mobutu Sese Seko pour officiellement «préserver les intérêts français dans la région».
«Je pense que la difficulté actuellement, c’est que la France est au milieu du gué», dit-il.
Après une présence officielle puissante, les pouvoirs publics français laissent place à des électrons libres. «Les Africains voient une activité débordante de communicants, de Français qui aident à livrer du matériel à l’un ou l’autre camp. Quand ils voient par exemple un ancien de la DGSE, les Africains ne savent plus s’il appartient à un réseau d’Etat», souligne Antoine Glaser.
Pour lui, les réseaux officiels «ne seront pas neutralisés» mais «le lobbying va devenir aussi important qu’il l’est aux Etats-Unis».
«Il va même s’institutionnaliser. Il va falloir légiférer sur le lobbying. On doit savoir pour qui travaillent certains spécialistes de la communication en Afrique. Aux Etats-Unis, on sait si quelqu’un reçoit de l’argent d’un dirigeant africain», conclut Glaser. (AFP)


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