Ce soir là, à Frayké, à l’ombre du Musée d’Amine Rihani, dans l’enceinte d’une magnanerie où le théâtre éthéré et avant-gardiste de Mounir Abou Debs a eu ses heures de gloire, — on se souvient de sa mise en scène du «Déluge» — entre chant des cigales et firmament étoilé, Alain Daboncourt (flûte) et Jean-François Phelippeau (guitare) ont donné rendez-vous aux mélomanes libanais pour interpréter des partitions de J.S. Bach, W. Mozart, Edvard Grieg, Giuliani, Debussy, Villa-Lobos, Piazzola et Jacques Ibert. Un propramme fastueux où les morceaux classiques rivalisent avec du moderne du meilleur cru.
Le récital est entamé avec les «inventions» (Nos. 4, 6, 8, 11, 12, 13, 14) de J.S. Bach. Accents pleins d’une douce ferveur où la narration de l’auteur de «La Passion selon St-Mathieu» demeure d’une étonnante fluidité avec des points fugués et des contre-pointes inattendues. Rigueur d’une expression où la sensibilité demeure cachée mais n’en est pas moins perceptible, saisissable...
Flûte enchantée ou enchantement de la flûte avec la «Sonatine viennoise No 6» avec ses quatre mouvements (allegro, munetto, adagio, finale allegro) de W.A. Mozart toute en grâce et d’une froufroutante légèreté avec un rien de frivole et d’une gaîté étourdissante qui n’appartient qu’à cette atmosphère dont Mozart et Vienne seuls détiennent le secret. Changement de cap et de ton avec la «Danse d’Anitra», cette jeune Arabe qui tente de séduire Peer Gynt, d’Edvard Grieg. Les «Danses norvégiennes» pleines d’allégresse, restent cependant marquées à certains moments d’une imperceptible expression mélancolique et sombre, traduisant ainsi les secrets frémissements de l’âme nordique. Oscillant entre une narration pleine de majesté et une rêverie à l’émotion contenue, fuyant parfois dans des emportements vite réprimés, la grande sonate op. 88 de Mauro Giuliani avec ses trois mouvements a gardé l’auditoire sous l’ample onde sonore de ses modulations tendres, graves et parfois imprévisibles...
De Claude Debussy «Syrinx» pour flûte seule. Moment magique où l’on retrouve avec plaisir la voix de l’auteur des «Jardins sous la pluie», cette voix imprégnée de «lumière - liberté», insaisissable halo où s’exprime l’émotion la plus subtile avec le minimum de moyens sonores... Déchaînement de la guitare seule grâce à une partition de Villa-Lobos (prélude No. 1) suivie de la Bachianas Brasileiras No. 5, interprétation très libre du style Bach arrangé à la manière brésilienne. Pour enchaîner avec ces rythmes dolents et syncopés «une histoire de tango» d’Astor Piazolla où rythme languide et sensualité torride sont un couple sensationnel et à sensation... Pour terminer, toujours dans le sillage de la musique contemporaine, «Entracte» de Jacques Ibert ce musicien prolixe qui a abordé avec bonheur plus d’un genre. Il traduit malgré ici une inspiration ibérique, remarquablement ce qu’est l’esprit français: la fantaisie dans la rigueur, la finesse dans la sensibilité et le goût pour la poésie.
De la grande arcade blanchie à la chaux illuminée par des projecteurs et de petites lanternes aux lueurs vacillantes, les derniers sons mélangés de la flûte et de la guitare, comme un dernier soupir, sont allés doucement s’évanouir dans l’ombrelle du grand pin parasol qui couvrait un peu l’auditoire en plein air de la fraîcheur d’une nuit déjà avancée...
Edgar DAVIDIAN
P.S. Ce concert sera donné demain samedi à 20h30 à la Medina de Saïda.


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