On l’a souvent fait remarquer: il y a pléthore des instances qui gèrent la francophonie dans la maison-mère France. Voici pourtant que cette cause à défendre avec la dernière vigilance est aujourd’hui privée d’un secrétariat d’Etat. Un paradoxe qui peut choquer, ou à tout le moins surprendre. On a commencé par nous rassurer en précisant que la francophonie était désormais dans le giron du ministère de la Culture et de la Communication. Pour aussitôt rectifier: non, elle relèverait plutôt de la compétence de celui des Affaires étrangères. Et puis non, tout compte fait, de celui de la coopération.
Le mot d’or
Le ministère de la Culture ne semble pas s’en désintéresser pour autant. La dernière livraison de sa «Lettre d’information» propose un jeu, ou plutôt un test d’invention dans le domaine du langage des affaires. Autant parler d’un encouragement à forger des néologismes, la néologie restant la meilleure méthode pour faire pièce au prêt-à-parler anglo-saxon. Les solutions sont fournies dans le même numéro de la «Lettre». S’il s’agit de le dire en «français corrigé», on préférera marché à deal, franc jeu à fair play et groupe de conseillers à brain trust.
Une initiative qui va dans le même sens: le concours intitulé «Le mot d’or» organisé par l’Apfa (association Actions pour promouvoir le français des affaires). Initiative qui bénéficie du soutien de la DGLF (Délégation générale à la langue française, chargée de coordonner et de mettre en œuvre une politique de la langue), mais aussi du Haut Conseil de la francophonie et de l’Agence pour la francophonie. Oui, les instances sont effectivement nombreuses! Pour l’édition 97 du «mot d’or», on a dénombré 32.000 participants, la Chine, le Danemark, la Finlande, la Russie et l’Albanie ayant rallié les communautés francophones des cinq continents. Les résultats laissent quelquefois perplexe. Il s’agissait notamment de définir de nouveaux concepts ou de nouvelles activités, et par exemple de donner un nom à l’employé chargé d’assister la clientèle aux caisses de sortie d’un magasin en libre service. Parmi les lauréats, il en est qui proposent: pousse-client, homme-chariot, ensacheur, metteur en sac. Pousse-client? Ah, vraiment? Il y a des cas où le mieux est décidément l’ennemi du bien.
Conformisme
Du côté du vocabulaire informatique, les choses bougent beaucoup depuis quelques années. La commission de terminologie de la DGLF vient de régler leur compte à quelques termes qui avaient commencé à prendre leurs aises dans le langage courant. Ainsi, avec l’aval de l’Académie française, instance suprême dans ce domaine, mel (pour messagerie électronique) remplacera désormais e-mail pour indiquer une adresse électronique. On se souvient qu’il y a un an, l’Académie avait francisé CD-ROM en cédérom, alignant le sigle américain sur la prononciation. Après tout, Queneau écrivait bien bloujinzes pour blue jeans.
Penchons-nous aussi sur une enquête menée par la DGLF auprès d’enfants de 8 à 14 ans autour des plus beaux mots de la langue française. Ses résultats sont édifiants. Sur 37.716 entrées, les 10 termes le plus souvent cités sont: amour, liberté, amitié, paix, égalité, vie, joie, bonheur, fraternité, nature. Rien que de beaux sentiments et de nobles idées: les jeunes français sont d’un conformisme pour le moins inattendu. Fait digne d’être relevé: les trois termes de la devise de la République — liberté, égalité, fraternité — figurent au palmarès, et dans le bon ordre. Bravo pour l’esprit civique ! Quant au mot vacances, il n’occupe que la 32e place, ce qui peut paraître plutôt étonnant dans un pays dont les habitants, c’est bien connu, ne songent à rien d’autre! Mais l’autocensure a sans doute dû jouer!
Ebouriffant
On est moins sage, moins BCBG pour tout dire, dans les banlieues. «Comment tu tchatches!» paru il y a peu chez Maisonneuve et Larose, fait figure de best-seller pour cette petite maison d’édition qui en écoule mille exemplaires par mois. Il s’agit d’un dictionnaire du français contemporain des cités où l’on tchatche à défaut de parler. Jean-Pierre Goudailler y a rencensé tous les termes d’un lexique ébouriffant, le plus souvent hermétique, où se mêlent arabe, maghrébin, berbère, langues d’Afrique et d’Asie, créoles des Antilles: «Le parler interethnique des cités, révélateur d’une culture intersticielle», comme dit dans sa préface le très savant Claude Hagège, titulaire de la chaire de théorie linguistique au Collège de France. On peut douter que les académiciens soient tentés d’aller ferrailler sur ce front-là!


À Verdun, un « sommet spirituel » pour préserver l’unité nationale... et donner un coup de pouce au pouvoir