A Soko, plus d’une centaine de singes, des cercopithèques et des patras, vivaient en harmonie avec les 6.000 habitants de ce petit village situé à la frontière ghanéenne de la Côt d’Ivoire, à 340 kilomètres au Nord-Est d’Abidjan.
Depuis peu, certains villageois, particulièrement de jeunes musulmans, osent braver les interdits coutumiers et chassent parfois à coups de bâton ces mammifères sacrés, prenant ainsi, aux yeux des tenants de la tradition, «des risques dont ils ne mesurent pas l’ampleur».
Assis sous un manguier, Mory Ouatarra, le chef de terre de Soko et le doyen du village, accepte contre une bouteille de mauvais gin ghanéen — dont quelques gouttes serviront à bénir la terre — d’expliquer les liens tissés années après années entre les hommes et les singes du village.
Repas partagés
L’histoire raconte qu’il y a très longtemps un chasseur nommé Nanan Méla a trouvé, à son retour de la chasse, des singes installés dans sa cabane. Bien qu’effrayé, il n’a pas le courage de les tuer et décide de les apprivoiser en leur offrant du manioc, de l’igname, du maïs et même de la viande.
Prospère et heureux, le premier habitant de ce qui deviendra Soko demande à sa descendance de respecter les singes et de les traiter avec les mêmes égards que des êtres humains.
Aujourd’hui, la consigne de Nanan Méla reste respectée. A Soko, personne n’oublie de partager son repas avec les singes. Nourris, surtout pendant la saison sèche où la brousse est avare de feuilles et de baies, les singes passent leur vie à jouer ou à se bagarrer dans les rues et les cours. La nuit, ils dorment dans les arbres, sur les places ou à l’orée du village.
A leur mort, leur dépouille disparaît mystérieusement sauf si le décès n’est pas naturel, rapportent les villageois. En cas de mort suspecte, le singe enveloppé d’un tissu blanc a droit à des funérailles solennelles. Il reçoit les mêmes hommages qu’un humain, à la seule différence qu’il n’est pas enterré dans un cercueil.
Les villageois attribuent aux singes de nombreux pouvoirs. Ils assurent même qu’un bébé est né avec les lèvres fendues parce que sa maman avait osé se moquer d’un singe souffrant de la même infirmité. Plus récemment, alors qu’une bagarre se préparait entre transporteurs ghanéens et ivoiriens au sujet du trafic routier entre les deux pays, les singes auraient massivement occupé le lieu de rendez-vous, la place publique, empêchant la rixe de se tenir.
Zones
interdites
Pour échapper à «la malédiction», la vindicte des jeunes en rupture avec la tradition s’exerce la plupart du temps en cachette. Pour eux, la place des singes est en brousse et non parmi les hommes.
«Parfois, ces singes détruisent les récoltes qui sont non loin du village», témoigne un jeune paysan, retourné à la terre après son échec au baccalauréat. «Pourquoi les nourrir avec le peu qui reste à manger? C’est inadmissible», se plaint-il.
A cet argument s’ajoutent les croyances religieuses de ces jeunes qui rejettent les pratiques animistes de leurs aînés. Certains quartiers du village sont devenus quasiment des zones interdites aux singes, qui les évitent d’ailleurs, conscients qu’ils y seront mal accueillis.
«Ils agressent les singes, mais quand nous les prendrons, ils verront ce dont nous sommes capables», menace un villageois, conservateur de la tradition.
«Ces jeunes paysans qui sont arrivés des villes après l’échec de leurs études scolaires et universitaires se croient encore dans le monde des citadins où les mœurs sont foulées au pied. Nous n’allons jamais cautionner de tels affronts», s’insurge le chef du village.


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