Devraient-ils pour autant être perdus pour le pays? Ne devrait-on pas faire un effort pour les recenser, les encourager à se manifester ici, à apporter un souffle nouveau peut-être, en tout cas venu d’autres horizons? A quoi servent les Associations des Libanais d’outre-mer, qui se prétendent «culturelles», si elles n’assument pas cette tâche? Faut-il que le Liban soit le dernier, par exemple, à se rendre compte de l’existence d’un écrivain de l’envergure de David Malouf qui reste quasiment inconnu dans le pays de ses parents? L’an dernier il a été le premier lauréat du prix international de littérature Impac, le plus richement doté au monde. Qui s’en est soucié ici? C’est comme si nous n’étions pas seulement coupés culturellement du monde, mais même, dans celui-ci, de ce qui nous touche de plus près.
N’est-il pas absurde que la culture dans ce pays soit la victime consentante du sectarisme exacerbé d’après Taëf, au point qu’il faille organiser annuellement trois Foires du livres, alors que l’édition et le lectorat baissent dangereusement, pour satisfaire aux exigences de parrainage des trois premiers personnages de l’Etat? Les manifestations culturelles sont devenues de simples instruments de concurrence politique.
Et pourtant, d’un autre côté, une véritable faim de savoir et de culture persiste au sein du public: la récente rétrospective d’Omar Onsi a attiré, selon les statistiques du Musée Sursock, plus de 170.000 visiteurs, dont 80.000 élèves et étudiants. Autant et plus que beaucoup de grandes expositions à l’étranger.
Soit dit en passant pour la énième fois, cela illustre combien un véritable Musée d’art contemporain est une nécessité urgente et combien l’Etat est à mille lieux de s’en soucier. La solution serait peut-être dans une imitative privée, comme celle qui donna lieu autrefois à la création du Musée National par les Amis du Musée. N’est-il pas temps que de nouveaux Amis s’interpellent et se liguent pour financer le lancement d’une institution d’un tel intérêt public?
Ouvertures
Me voici loin de Joseph Chahfé, 38 ans, peintre et scénographe libano-canadien qui travaille entre le Québec, la Colombie et la France. Il donne à voir 9 grandes toiles et une installation-video.
Ses mixed-media sont d’une excellente facture, à partir d’une technique très sûre, bien que leur allure rappelle le travail de maints artistes libanais et arabes qui s’intéressent depuis longtemps aux potentialités expressives des vieux murs et des graffitis.
Il commence par enduire ses toiles d’un produit polyuréthane sur lequel il ajoute une couche de gel acrylique, avec des carrés et des rectangles de jute et de gaze, qu’il creuse de profonds sillons verticaux et horizontaux pour obtenir une armature géométrique à laquelle certains peintres constructivistes ou minimalistes pourraient s’arrêter. Pour lui, ce sont des sortes de portes et de fenêtres, des ouvertures vers l’ailleurs, le dehors ou le dedans. Puis il colle sur le tout un autre toile que bientôt il décolle: en se détachant, celle-ci arrache des morceaux de l’enduit tout en laissant sur ses vestiges l’empreinte de son tissage plus ou moins serré.
Le résultat est une surface décrépie, fortement texturée, accidentée, rugueuse, lépreuse, révélant une couche sous-jacente noire qui projette en avant les couleurs acryliques d’une retenue et d’une sobriété remarquables, assourdies mais riches en vibrations.
Une surface qui, tout en étant contrôlée par le schématisme conscient de la structure, laisse sa part au hasard, à l’aléatoire. Il y a ainsi deux toiles, l’une présente physiquement, l’autre absente mais visible en quelque sorte par ses effets de tramage et de décapage, qui sent le positif et le négatif l’une de l’autre.
Murs-mémoires
Le travail en deux temps de Chahfé combine ainsi une approche très «civilisée», très contrôlée et très consciente et une approche très «sauvage», incontrôlée qui livre en quelque sorte la texture matiériste de la toile aux propriétés des gels, des colles, des canevas et des gazes.
Parfois, la couche d’enduit est épaisse et les arrachements se font en profondeur, laissant des dépressions importantes. Parfois elle est mince, avec des effets superficiels plus fins, plus subtils. Bien entendu, les variantes du procédé sont nombreuses et il arrive qu’il y ait des grattages et des frottements. L’objectif étant toujours de détruire ce que la peinture peut avoir de lisse, une destruction qui permet de transformer les «portes» et «fenêtres» en «murs» sur lesquels peuvent se déchiffrer, pour ainsi dire, les vicissitudes et les rémanences des jours, du temps, des murs-mémoires qui, tout en ne se remémorant, en réalité, que leur processus de production, la toile-sodur et négativement symétrique, semblent se souvenir des intempéries, des traces et des dépôts d’une longue histoire.
On peut rester longtemps à contempler ces œuvres qui, paradoxalement, malgré la violence qui leur a été faite, et sans doute à cause de leur harmonie chromatique très maîtrisée, sont d’une grande sérénité.
Symboliquement, Chahfé enrobe deux valises de voyage de gazes traitées à sa manière. Comme si, en définitive, on ne pouvait emporter avec soi que ces traces, ces vestiges, ces souvenirs de vie, cette mémoire qui nous fait ce que nous sommes. Par ce biais, les toiles apparaissent comme des images de la psyché, des projections mentales.
Projections qui rejoignent celles du film-vidéo en hommage à «1984» de George Orwell. Chahfé cherche à y dénoncer la castration mentale, la manipulation psychique que toute société impose à l’individu. On est ici dans les idées et l’idéologie, d’autant moins efficaces que plus générales. Et plus difficiles à saisir: comme souvent dans les installations-vidéo, l’auteur prend un malin plaisir, sous prétexte de post-modernisme, à multiplier les difficultés de perception.
Les images, tirées d’un ancien film sur «1984» sont doublées d’autres de murs de Montreal et sont projetées sur deux écrans superposés dont l’un, en plastique transparent, porte le portrait de Chahfé: on retrouve ainsi les couches des toiles.
Dans ces conditions, il est pratiquement impossible de percevoir quoi que ce soit, sauf un vague magma audio-visuel. Procédé à la mode qui déjoue lui-même ce qu’il prétend réaliser. (Galerie Janine Rubeiz)
Joseph TARRAB
N.B.: Dans le «regard» de lundi 26 mai sur la collection d’art de l’IC, le nom du directeur a été estropié: il s’agit bien entendu, d’Edmond Tohmé et non de R. Tombé.


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