Le chef du gouvernement a été contraint à ce retrait par le jeu de dés des urnes qu’il avait lui-même souhaité en encourageant Jacques Chirac à dissoudre avant terme l’Assemblée élue en 1993. Son pari était à l’image de ce que ce Gascon entreprenait en politique: courageux mais risqué et parfois incompréhensible.
Premier ministre mal-aimé, impopulaire, chef d’une majorité turbulente qui n’a pas ménagé les chausse-trappes pendant deux années passées à Matignon, Alain Juppé a voulu forcer un destin qui s’était — il est vrai — montré clément pendant ses vingt premières années en politique.
Depuis son entrée au RPR en 1976, Alain Juppé, qui aura 52 ans le 15 août prochain, a gravi une à une les marches du pouvoir, fidèle ombre portée de Jacques Chirac.
«Je ferai Normale Sup, l’Ena, l’inspection des Finances et de la politique», confie-t-il au début des années soixante à son condisciple de «classe prépa», Jérôme Clément, aujourd’hui P-DG d’Arte.
Pendant vingt ans, Alain Juppé est aux côtés de Jacques Chirac à chaque fois que tangue le navire RPR: lors de la fronde Pasqua-Séguin en 1990, lors de la bataille de Maastricht en 1992 et surtout lors de la guerre Chirac-Balladur de 1995, même si les aficionados de son prédécesseur à Matignon se plaisent à affirmer que son cœur a balancé.
Jacques Chirac, qui a appris à apprécier ce collaborateur ambitieux, assuré et rapide, doté d’un véritable orgueil de timide, le consacre en septembre 1993: «Alain Juppé est le meilleur d’entre nous».
Tout naturellement, c’est Alain Juppé, surnommé Amstrad en raison de ses capacités intellectuelles et «Tignous» pour sa ténacité landaise, que Jacques Chirac choisit pour ouvrir le septennat et lancer les premières réformes en mai 1995.
L’enfer des sondages
Dans sa déclaration de politique générale à l’Assemblée nationale, le 23 mai 1995, le premier ministre affirme vouloir mener «sur tous les fronts» la bataille pour l’emploi qu’entend remporter Jacques Chirac dans un pays qui compte 3,29 millions de chômeurs, soit 12,2% de la population active.
Deux ans plus tard, la bataille est loin d’être gagnée et la longue crise sociale de novembre-décembre 1995 précipitée par une réforme incomprise de la Sécurité sociale ont achevé de fixer dans l’opinion l’image d’un premier ministre cassant, inapte au dialogue et trop sûr de ses choix dans une France qu’inquiètent les bouleversements à venir.
Les électeurs de Jacques Chirac font de plus porter au premier ministre le poids des promesses présidentielles qu’ils jugent non tenues.
Alain Juppé plonge alors dans l’enfer des sondages et voit se réveiller les ambitions au sein d’une majorité qui n’a pas encore digéré les blessures de la présidentielle. La majorité passe plusieurs mois à s’essayer au jeu des prétendants: Philippe Séguin, Alain Madelin et même Edouard Balladur.
Le premier ministre essaiera à plusieurs reprises de renverser cette tendance. Sans succès. Mais avec le soutien toujours réaffirmé de Jacques Chirac.
C’est ensemble que les deux hommes choisissent de tenter un passage en force en ce printemps 1997. Alain Juppé annonce aux Français une campagne «brutale» mais «joyeuse». Pour lui, elle sera surtout brutale. Dès le début, il est pris pour cible par l’opposition de gauche qui lance un slogan assassin: «Voulez-vous Juppé pour cinq ans encore?».
Le score de la majorité RPR-UDF au premier tour — le plus faible de la droite depuis 1958 — délie les langues au sein de la majorité. Raymond Barre, qui avait jusqu’ici soutenu sans faille Alain Juppé et son «effort courageux» de réformes, sonne l’hallali en réclamant «un gouvernement profondément nouveau».
Quelques heures plus tard, les traits tirés, Alain Juppé met genou ) terre. «Il faut (…) une équipe nouvelle animée par un nouveau premier ministre», lâche-t-il aux ténors du RPR et de l’UDF réunis au QG de campagne — à l’exception notable de Philippe Séguin.


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