Par centaines de milliers, les exemplaires du premier tome du «Napoléon» de l’écrivain populaire et ancien ministre socialiste Max Gallo se sont vendus en quelques semaines, contribution de «gauche» à un culte tout autant célébré à «droite».
«Napoléon? C’est le héros qui aide les Français à se sentir moins nuls qu’aujourd’hui», affirme Bernard Fixot, Pdg de Laffont qui édite ce livre exalté, un des plus grands succès de librairie de l’année.
Deux siècles après le début de l’épopée napoléonienne, de la Révolution jusqu’à l’Empire, Napoléon reste aux yeux des Français, avec le général de Gaulle, le plus grand homme de leur histoire, selon un sondage BVA.
La «Napoléonite» se conjugue sur un mode intimiste avec «la Chambre noire de Longwood» du journaliste Jean-Paul Kauffmann sur les derniers jours de l’empereur, mort en exil en 1821 sur l’îlot désolé de Sainte-Hélène.
Pour les enfants, la prestigieuse maison Gallimard a aussi mis en vente un Napoléon ponctué de dessins irrévérencieux, et deux sites français ont vu le jour sur Internet, ramifiés a une quinzaine d’autres à travers le monde.
«C’est un miroir inversé qu’une France en déclin se tend à elle-même», estime Laurent Joffrin, chef de la rédaction de l’influent quotidien Libération, qui rédige un livre sur les batailles napoléoniennes.
A l’heure du traité de Maastricht, dans une Europe qui ne se donne pour ambition qu’une monnaie commune, «la France ne peut plus rien offrir alors que Napoléon lui présenta le modèle des Lumières et l’idée des nations».
«A Waterloo, ce sont les droits de l’homme qui sont écrasés», estime-t-il dans son interprétation de la défaite finale, le 18 juin 1815, de Napoléon face aux armées anglaises, prussiennes, autrichiennes et russes.
Cette «exception française» que Napoléon, par les armes, imposait en Europe, Max Gallo la définit comme «non xénophobe, jamais raciste, et fondamentalement laïque».
Héros et despote
Héros républicain et despote, celui qui intégra les juifs mais rétablit l’esclavage, Napoléon favorisa aussi outrageusement sa famille. «J’ai eu à combattre ce préjugé qu’il n’était qu’une sorte de dictateur», dit Gallo.
«Mais quelle leçon aujourd’hui que ce jeune corse, d’un peuple étranger et vaincu, qui reprend le flambeau de la révolution française pour construire l’Europe», affirme maintenant cet ancien directeur d’un journal socialiste.
A droite, et pas seulement dans les cercles désuets des nostalgiques de l’empereur, l’ombre de Napoléon plane avec insistance au nom d’une idée plus ombrageuse de la France.
«Je commence à en avoir plein le dos de la démocratie» s’écrie l’écrivain gaulliste Jean Dutourd dans le magazine conservateur le Figaro, estimant que «l’Europe impériale était une construction merveilleuse».
Hostile à «l’Europe mollassonne qu’on nous fabrique», clone des Etats-Unis, Jean Dutourd conclut: «Que peut nous apporter le monde et l’Europe si ce n’est un surcroît d’imbécillité. Nous étions très bien dans notre bêtise nationale».
Mais dans cet unanimisme, le critique littéraire Dominique Fernandez du magazine de gauche, le Nouvel Observateur, a fait entendre la semaine passée la grande voix discordante et dissidente de Madame de Stael.
Après s’être ralliée à la Révolution, cette femme remarquable, qui fit découvrir l’Allemagne aux Français, resta de marbre devant Napoléon, qui la força à la fuite en Russie, rappelle-t-il.
Dans son texte d’exil, pour la première fois publié in extenso, elle nota que «peut-être aurait-on vu Napoléon s’essayer à bannir les femmes de cette terre, s’il n’avait pas besoin de leurs enfants pour soldats».


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