«L’émancipation du festival est renforcée et l’objectif est d’aider tout ce qui était opprimé dans le monde à ne pas rester caché», explique son délégué général Gilles Jacob, faisant référence en particulier à «L’Homme de fer» d’Andrzej Wajda, Palme d’Or en 1981.
En novembre 1980, le syndicat Solidarité obtiendra droit de cité en Pologne. En 1981, le général Jaruzelski proclame l’«état de guerre» et Lech Walesa est placé en résidence surveillée. La même année, «Looks and Smiles» du cinéaste britannique militant Ken Loach reçoit le Prix du cinéma contemporain, en même temps que «Neige», de Juliet Berto.
«Ne montrer que le volet d’art (du cinéma) me paraît risquer de s’enfermer dans un lieu glacé à contempler», ajoute Jacob. Au sous-sol du «bunker» se développe le marché du film, qui a véritablement pris son essort dans les années 70. Des pavillons nationaux encerclent le bâtiment. Halls et suites des grands hôtels sont plus que jamais voués aux affaires.
C’est dans ces derniers lieux que se retrouvent les grands studios hollywoodiens. Et non pas sur les marches. Sauf ces deux dernières années où la Warner a envoyé un film en compétition («The Sunchaser» de Michael Cimino en 1996, «L.A. Confidential» de Curtis Hanson en 1997).
Encouragée peut-être par le triplé réalisé par des indépendants américains en 1989 («Sex Lies and Video», de Steven Soderbergh), 1990 («Sailor and Lula», de David Lynch) et 1991 («Barton Fink», de Joel et Ethan Coen).
Quentin Tarantino ajoute une quatrième Palme d’Or trois ans plus tard avec «Pulp Fiction», après avoir fait sensation deux ans auparavant hors-compétition avec «Reservoir Dogs».
«Le festival est la sentinelle du talent, poursuit Jacob. Découvrir et confirmer des talents, c’est l’une des choses que nous faisons le mieux, avec la Caméra d’or par exemple».
Art et marché
A la différence de Venise, Cannes tente ainsi de préserver un délicat équilibre entre art et marché, ce qui lui vaut parfois de passer à côté des découvertes.
L’année 1984 est en cela exemplaire. «Paris, Texas», de Wim Wenders, reçoit la récompense suprême. Mais le nouveau cinéma allemand existe depuis le début des années 70 et c’est la Quinzaine des réalisateurs qui découvre Werner Herzog («Les nains aussi ont commencé petits» – 1970, puis «Aguirre, la colère de Dieu» – 1973).
En 1984, la quinzaine propose «Les Bostoniennes» (James Ivory), «The Hit» (Stephen Frears) et surtout «Stanger Than Paradise», premier film de Jim Jarmusch qui obtint la Caméra d’or. La Semaine de la critique découvrait elle Léos Carax et son «Boy Meets Girl». Les trois premiers seront dans les années suivantes en compétition officielle.
En revanche, la sélection officielle est allée chercher très loin de nouveaux réalisateurs et les a suivis pas à pas. Tel est le cas de Jane Campion. La réalisatrice néo-zélandaise est la première femme à décrocher une Palme d’Or, en 1993 avec «La leçon de piano». Sept ans auparavant, elle avait reçu la même distinction pour son court métrage «Peel». En 1990, son premier long métrage, «Sweetie», sera en compétition.
1993 est aussi l’année du triomphe du cinéma chinois. Chen Kaige («Adieu ma concubine») partage la Palme avec Campion. Depuis lors, les festivaliers ont toujours trouvé des films chinois en compétition, qu’ils soient de Chine, de Taïwan ou de Hong Kong. Sans forcément rencontrer les cinéastes, comme Zhang Yimou, dont les autorités chinoises avaient empêché la venue sur La Croisette en 1994.
Contrôle par les lits
Quand le festival n’honore pas les «indies» américains ou les nouvelles cinématographies, il aime bien les doublés. Le cinéaste yougoslave Emir Kusturica sera «palmé» en 1985 («Papa est en voyage d’affaires») et en 1995 («Underground). Même chose pour le Danois Bille August («Pelle le conquérant» en 1988 et «Les meilleures intentions» en 1992).
Deux cinéastes aux antipodes l’un de l’autre: au premier on reproche parfois un trop plein d’exubérance; au second, un académisme navrant. Ce qui prouve que Cannes a au moins le sens des contrastes.
Au milieu de tout cela, la France, qui s’enorgueillit d’être le pays qui résiste le plus vaillamment à l’hégémonie américaine, ne recueille qu’une seule Palme d’Or, en 1987, vingt et un ans après «Un homme et une femme», de Claude Lelouch.
«Sous le soleil de Satan» de Maurice Pialat est loin de faire l’unanimité. Sifflets et huées accompagnent sa palme. «Je suis content pour tous les sifflets que vous m’adressez», lance le cinéaste, courroucé. «Et si vous ne m’aimez pas, je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus», ajoute-t-il.
Globalement, la tâche du comité de sélection est de plus en plus délicate car «il y a moins de films de grande qualité disponibles», affirmé Jacob. Un constat qui vaut aussi pour les sections parallèles.
Mais en cette fin de siècle, «le plus gros risque que court Cannes est le gigantisme», confesse son délégué général. «Il peut conduire à une relative paralysie si nous ne le maîtrisons pas. Il nous faut donc contrôler une expansion qui ne peut pas aller à l’infini», selon lui.
«Ce contrôle peut se faire par les lits», ajoute Jacob, citant le chiffre de 10.000 lits à Cannes pour accueillir les festivaliers. Et aussi des journalistes qui étaient un peu plus de 200 en 1946 et plus de 3.300 un demi-siècle plus tard.


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