Le film de Francis Ford Coppola devra en effet partager la Palme d’Or avec celui de Volker Schlöndorff, adapté du roman éponyme de Günter Grass. Coppola avait déjà décroché le Grand Prix international en 1974 avec «Conversation secrète». Schlöndorff a été remarqué dès le festival de 1966 avec «Les désarrois de l’élève Törless», d’après Robert Musil.
Le palmarès est entaché d’une polémique qui tourne autour de la présidente du jury, Françoise Sagan, et de pressions et contre-pressions exercées en faveur des deux films. Sagan présente par ailleurs un court métrage, «Encore un hiver», dans la section «Un certain regard».
Cette année-là, les Américains sont venus en force. Outre «Apocalypse Now», ils ont en compétition trois autres films et, hors compétition, «Manhattan» de Woody Allen (dont c’est la première participation à Cannes) et «Wise Blood» de John Huston.
«Suprématie du cinéma américain, présence (très décevante à mon sens) des auteurs italiens, poussée du cinéma allemand, difficultés quasi-congénitales du cinéma français à étendre son image de marque à l’extérieur des frontières nationales», tel est le constat que dresse Serge Toubiana, des «Cahiers du cinéma».
La sélection italienne s’avère en effet médiocre, malgré la présence de Luigi Comencini («Le grand embouteillage»), Dino Risi («Cher Papa») et Francesco Rosi («Le Christ s’est arrêté à Eboli»), Grand Prix international en 1972 avec «L’Affaire Mattei».
Quant aux Français, en dehors d’Eric Rohmer, Grand Prix spécial du jury en 1976 avec «La marquise d’O», ils sont régulièrement absents des palmarès dans les années 70. Ils le seront une fois de plus en 1979.
Pour Toubiana, «la compétition officielle sanctionne la division du cinéma en super-puissances», en l’occurrence les Etats-Unis et l’Allemagne.
Coppola reprenait ce diagnostic mais en le tournant, lors d’une des deux conférences qu’il donna à Cannes. «En vérité, je ne pense pas qu’il y ait un cinéma américain. Le seul cinéma au monde aujourd’hui est le cinéma allemand. Ses films ne font pas d’argent, mais de ce seul pays nous arrivent des œuvres plus intéressantes, plus diverses, plus stimulantes, que de partout ailleurs», déclara-t-il.
Outre Schlöndorff, l’Allemagne était représentée, en compétition, par Werner Herzog et «Woyzek» et, hors compétition, par Rainer Werner Fassbinder (La Troisième Génération).
Quoi qu’il en soit, en 1979 les choses se passent bel et bien dans la sélection officielle, la Quinzaine des réalisateurs et la Semaine de la critique proposant des choix qui ne resteront pas dans les mémoires.
«Les Américains ont déjà gagné le festival, en compétition et ailleurs», dit un habitué de Cannes, cité par «Variety». «Cela ferait du bruit si le jury restait insensible à ces films américains qui suscitent les réflexions les plus intéressantes», ajoute le quotidien cinématographique américain.
De fait, l’événement incontestable de cette 32e édition du festival, et peut-être le dernier grand événement cinématographique du festival à ce jour, est «Apocalypse Now», film démesuré qui joue sur les canons de la mythologie et dont la réalisation a pris une dimension mythique elle-même.
«... Ce film que je croyais réaliser si facilement se changea en un cauchemar vivant d’une année et demie», confiait Coppola à la presse.
«Apocalypse Now», film indépendant américain dont le budget dépassa les 30 millions de dollars, a pour base un roman de Joseph Conrad «Au cœur des ténèbres» et un script développé à la fin des années 60 par John Milius, un cinéaste de moindre envergure. En pleine guerre du Viêtnam, un officier de l’armée américaine (Martin Sheen) part à la recherche d’un colonel disparu (Marlon Brando), telle est la trame du récit.
Steve McQueen, Harvey Keitel, Jack Nicholson furent respectivement pressentis pour le rôle de Sheen. Gene Hackman devait jouer un officier de cavalerie dingue de surf. C’est finalement Robert Duvall qui eut le rôle.
«Apocalypse Now» devait à l’origine être réalisé par George Lucas. Mais ce dernier préparait «Star Wars» et c’est finalement Coppola qui donne le premier tour de manivelle en 1976.
Le tournage, épique, dura quatorze mois aux Philippines, le président Marcos apportant à Coppola la coopération que lui refusa le Pentagone. Au nombre des incidents qui allongèrent le plan de travail et le budget, figurent en bonne place la crise cardiaque de Sheen et le passage du typhon Olga.
«Soyons francs: c’est le premier film surréaliste de 30 millions de dollars», résumait Coppola pour qui «Apocalypse Now» était plus un «voyage» qu’un film.
«L’équipe (...) suivait une sorte d’homme fou... et je n’avais pas le courage de leur dire que je ne savais pas ce que je faisais. Mais je n’avais pas besoin de le leur dire, ils le savaient», poursuivait-il.
Le réalisateur du «Parrain» descendit à Cannes avec toute sa famille et prit le risque d’y montrer une version non définitive de son œuvre. La bande son et la musique en particulier n’étaient pas prêtes et la narration devait subir quelques modifications.

