Il a d’abord, et avec quelle élégance, renvoyé dos à dos les sceptiques et les naïfs. Aux premiers, qui voyaient dans cette visite une abdication devant l’ordre en place, il a rappelé l’évidence: reconnaître un ordre n’est pas l’accepter. Bien au contraire: c’est, pour le changer, une condition préalable. quant aux naïfs, qui espéraient du pape on ne sait quelle réhabilitation des partis miliciens, ils ont été laissés au bord de la route.
Le message papal aux chrétiens privilégie la voie du réalisme, de l’ouverture aux communautés musulmanes et au monde arabe en général. Significativement, Jean-Paul II fait de cette ouverture le corollaire de la modernité, évoquée dès les premières minutes de son séjour parmi nous. Avec plus de force que jamais, il prescrit aux chrétiens libanais de s’élever au-dessus du confessionnalisme au nom même des valeurs universelles, qui, pour lui, doivent animer la civilisation du troisième millénaire.
Ce dépassement du confessionnalisme dans l’universalisme et la modernité doit inspirer les chrétiens libanais dans leur approche aux deux questions fondamentales — interne et externe — qui déterminent leur avenir politique.
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Sur le plan interne, la preuve n’est plus à faire que le régime politique libanais est fondé sur l’hérésie institutionnelle: le déséquilibre des pouvoirs est consacré par le fait que, responsable devant le Parlement, le gouvernement est privé en fait du droit de dissolution; le gonflement abusif de la fonction de président de la Chambre aboutit à la troïka, qui viole le principe de la séparation des pouvoirs... Les illustrations abondent des monstruosités juridiques qui nous tiennent lieu de loi fondamentale.
Ce chaos institutionnel reflète un malaise essentiel, un malaise voulu, au niveau de la société politique elle-même. L’édifice de Taëf repose en effet sur une idée centrale: faire payer aux chrétiens libanais dans leur ensemble, le prix politique de la défaite militaire de leurs milices dans la guerre de 1975; et tant pis, ou tant mieux, si cela fait d’eux des citoyens de seconde zone. Ainsi la population chrétienne aura payé deux fois: la première fois, aux milices elles-mêmes qui, pendant la guerre, lui ont fait subir toutes les exactions sous le prétexte de la défendre; la deuxième fois aux auteurs du système de Taëf, qui lui ont fait supporter la responsabilité de l’aveuglement de ces mêmes milices.
Comment expliquer autrement la transformation de la présidence de la République en ornement décoratif? Comment interpréter la troïka autrement que comme un artifice destiné à mettre le président maronite en constante infériorité face à ses deux partenaires sunnite et chiite? L’arithmétique du 1 contre 2 de la troïka n’est-elle pas la rançon de l’échec du 3 contre 3 prôné dans le projet d’accord tripartite de 1985? Enfin qu’est le système électoral des deux modes de scrutin, mohafazat pour les musulmans, caza pour les chrétiens, sinon un grossier subterfuge destiné à marginaliser ces dernier?
La responsabilité des milices et partis chrétiens dans leur propre débâcle est certes indéniable mais l’affaire est depuis longtemps instruite, et la cause entendue. S’il est sain de faire le procès du passé pour en méditer les leçons, on ne saurait en prendre prétexte pour voiler le présent et occulter l’avenir. Or quelles que soient les responsabilités anciennes, le fait est là; le bricolage de Taëf ne fonctionne plus, et nous n’avons pas de constitution.
Ce constat de carence s’applique à tous, chrétiens et musulmans. Ces derniers découvriront tôt ou tard qu’ils n’en pâtissent pas moins que les chrétiens, et que quand l’illégalité s’installe, nul n’est à l’abri du despotisme ou de l’anarchie qu’elle entraîne. Cette anarchie ne pourrait-elle pas d’ailleurs s’étendre au-delà de nos frontières, exposant nos voisins arabes, immédiats ou lointains, à sa contagion?
C’est dire que l’action politique des Libanais, appartenant par la naissance à des communautés chrétiennes, doit avoir pour thème premier la réforme des institutions. Leur revendication doit être la mise en place d’un édifice constitutionnel digne de ce nom, aux lieu et place du texte concocté à Taëf. Cet édifice doit se fonder sur une redéfinition des pouvoirs et le rétablissement de leur équilibre, en conformité aux normes du parlementarisme moderne.
Plus explicitement: pour mettre un terme à l’infériorité institutionnelle où les tient le régime de Taëf, les chrétiens libanais doivent présenter leur revendication non en termes confessionnels, mais en termes nationaux. Ils doivent tenir non un langage communautaire, mais un langage constitutionnel. Car du rétablissement de la légalité constitutionnelle profiteront non seulement les chrétiens, mais, avec eux, la population dans son ensemble.
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Ce même souci de dépassement du cadre confessionnel doit inspirer la deuxième idée-force qui, sur le plan régional et international, commande l’avenir des chrétiens libanais. elle a trait à la redéfinition de leur fonction géostratégique dans leur environnement arabo-musulman.
C’est à l’existence d’une population chrétienne majoritaire, chevillée à la France alors première puissance européenne, que le Liban a dû, au lendemain, de la première Guerre mondiale, sa reconnaissance en tant qu’Etat, pont entre l’Orient musulman et l’Occident chrétien. Ce deux conditions appartiennent au passé: les chrétiens ne sont plus majoritaires, et la France a cessé d’être la puissance qu’elle était.
Cela veut dire que, à moins que les chrétiens libanais ne redéfinissent leur rôle historique en termes radicalement nouveaux, la raison d’être du Liban en tant qu’entité étatique disparaîtra par voie de conséquence, et que le pays s’intégrera tôt ou tard à un ensemble élargi. Ce rôle doit impérativement être en phase avec la situation du monde arabo-musulman qui nous entoure. Or ce monde est, pour le siècle qui s’ouvre, exposé à deux défis.
Le premier est le défi israélien qui reste, dans la guerre comme dans la paix, inchangé. C’est principalement un défi moral résultant du fait que, quelle que soit sa modernité d’apparence, la société israélienne est, dans son essence, une société théocratique. Base de la citoyenneté, l’appartenance juive, définie de manière toujours plus restrictive par les autorités rabbiniques, fait de l’Etat israélien le prototype-même de l’Etat intégriste. Cet intégrisme juif ne peut que favoriser, par réaction, un intégrisme musulman de même nature. Il incite les musulmans à tourner le dos à l’admirable mouvement réformiste qui, depuis Jamaluddine Al-Afghani, Abdel-Rahman Al-Kawakibi, Mohammad Abdo, Rachid Rida a tenté une modernisation de l’islam. Il les invite à renier leur histoire et à oublier les siècles de tolérance qui, depuis les Omeyyades, ont fait la grandeur et la puissance de leur civilisation.
Cette civilisation est soumise à un deuxième défi, plus vaste encore, lié à la mondialisation, conséquence de la révolution technologique récente. Supprimant les distances géographiques, les «autoroutes de l’information» ont fait du monde un «village global«, et ouvert la voie à une civilisation planétaire qui se superpose aux civilisations traditionnelles et risque de dissoudre leurs spécificités culturelles, ethniques, religieuses.
Le Lien est donc direct entre l’accélération de la mondialisation d’une part et la résurgence partout des crispations identitaires dont l’intégrisme, islamique en particulier, est une des illustrations les plus spectaculaires. tout se passe comme si, au clivage Est-Ouest disparu depuis la chute du rideau de fer, succédait un type nouveau de confrontations — «le choc des civilisations» — dont Samuel Hutington a fait une analyse désormais classique.
Mais le progrès est irréversible. Replacée dans la perspective historique, la cause de l’intégrisme, islamique notamment, est une cause désespérée et les violences déclenchées en son nom n’altéreront en rien l’avancée inexorable de la civilisation technique nouvelle dans le monde en général. Le seul effet que l’islamisme est susceptible d’avoir est de retarder l’entrée des musulmans et des Arabes dans le XXIe siècle, et d’aggraver plus encore leur sous-développement.
C’est dire que, nous chrétiens libanais, sommes doublement concernés par l’islamisme. En tant que non-musulmans, il est pour nous une menace directe, puisqu’il nous exclut par définition de la cité musulmane qu’il entend instaurer. En tant qu’Arabes, il nous condamne, comme il le fait pour les musulmans, au sous-développement permanent.
Cette double menace nous dicte notre politique. Le premier principe doit en être d’éviter de tenir, face à l’intégrisme en question, un langage confessionnel, sous peine de tomber précisément dans l’écueil obscurantistes que nous devons dénoncer. Nous ne pouvons en l’occurrence tenir qu’un langage moderniste, opposer à tous les intégrismes les valeurs universelles de progrès qui d’ailleurs correspondent à l’esprit de la foi authentique chrétienne et musulmane, et que Jean-Paul II nous rappelait hier. Nous ne pouvons prétendre retrouver un rôle historique, fondement de l’indépendance de notre pays que si, sortant de notre cocon confessionnel, nous devenons pour nous-mêmes et l’immense majorité des musulmans désireux d’entrer dans le siècle, une force d’entraînement.
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En définitive, entre la référence confessionnelle ancienne, et la recherche d’une référence nouvelle, les chrétiens libanais n’ont plus le choix. Les enfermant dans un statut devenu minoritaire, la première aggrave leur marginalisation et les rend parfaitement inintéressants sur la scène internationale. Ceux qui, parmi eux, continuent de prôner cette voie suicidaire sont des inconscients, ou des agents provocateurs.
Le bon sens, ou le simple instinct de conservation, impose à l’évidence l’adoption d’une stratégie moderniste, qui, outre qu’elle est conforme à nos valeurs spirituelles, sert à l’évidence nos intérêts bien compris. Elle nous permet de troquer notre enfermement minoritaire pour une ouverture majoritaire nouvelle sur la civilisation mondiale qui nécessairement prévaudra.
Tel est, pour moi, le message que le pape est venu nous transmettre. Telle est la signification historique de son pèlerinage libanais.


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