Depuis la réunification allemande en 1990, cet univers fantomatique, longtemps inaccessible à cause du Mur de Berlin et de la guerre froide, livre peu à peu ses secrets.
A la demande du Sénat (gouvernement régional de Berlin), Dietmar Arnold, 32 ans, en a exploré tous les recoins, sur plus de 30.000 m2, est allé éplucher les archives nazies emportées à Moscou après la guerre et vient de publier un ouvrage sans précédent sur le sujet.
«L’histoire d’une ville se reflète aussi dans ses profondeurs (...) Sous ces dalles en béton, épaisses de plusieurs mètres, le passé semble s’être conservé comme dans les pyramides», écrit-il dans «Mondes obscurs».
De fait, le Troisième Reich avait projeté une partie de ses délires jusque dans les sous-sols de Berlin. L’architecte-ministre d’Adolf Hitler, Albert Speer, ambitionna tout d’abord de transformer la ville en mégapole germanique («Germania») à la gloire du Fuehrer. Dans les années 1935-39, il commença à construire sous terre de nouveaux axes de circulation pour métros et voitures. Il en reste aujourd’hui quelques vestiges — 200 mètres de long — sous le monument à la gloire de l’Armée rouge, construit en 1945 à côté de la Porte de Brandebourg. «Il y règne une atmosphère de cathédrale. L’écho se reproduit huit à dix fois, comme une sorte de chant grégorien», raconte M. Arnold.
Avec le début de la guerre, le rêve de «Germania» tourna court sans avoir eu le temps de prendre forme et fut remplacé par un programme massif d’abris antiaériens.
Les Berlinois se lancèrent avec frénésie dans la construction de plus de 600 bunkers. Des tunnels, inachevés ou désaffectés, furent reconvertis en fabriques de munitions et de matériel militaire.
Une centaine de bunkers, petits ou grands, existent encore aujourd’hui, selon M. Arnold. Dans certains d’entre eux, des équipements d’aération en état de marche et des fresques mettant en scène la Wehrmacht ont été retrouvés.
Après la chute du Mur, ils ont fait d’abord le bonheur des organisateurs de fêtes en quête de lieux insolites, jusqu’à ce que la ville de Berlin en verrouille les accès.
Avec les nombreux chantiers qui fleurissent dans la capitale, bureaux d’architectes et bulldozers ont aussi régulièrement à faire à des restes de bunkers ou de canalisations oubliés depuis cinquante ans.
Ainsi, en 1990, lors de travaux de déblaiement dans l’ancien no man’s land du Mur, des ouvriers sont tombés sur le bunker des chauffeurs de Hitler. Du bunker de Hitler en revanche, il ne reste rien. Il a été détruit dans les années 80, lorsque la RDA a construit en surface des immeubles.
En décembre 1996, une dizaines de pièces, appartenant au bunker du ministère de l’Armement (ministère de Speer), ont été localisées également, avec sanitaires, munitions et masques à gaz, à côté de la Porte de Brandebourg.
L’endroit a été rapidement dynamité afin de ne pas retarder les travaux de construction d’une banque. «Toutes les trois à quatre semaines, un bunker est détruit. A ce rythme-là, il n’en restera bientôt plus aucun», s’insurge M. Arnold.
Ces bunkers posent surtout un problème de mémoire. Un certain nombre de responsables politiques s’opposent à leur préservation, de crainte qu’ils ne deviennent des lieux de culte pour nostalgiques du Troisième Reich. «Ils deviendront un mythe si on n’en garde aucune trace», estime pour sa part M. Arnold, qui envisage d’ouvrir un musée, souterrain, sur l’univers invisible de Berlin.

