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Actualités - Opinion

Claudel

«Seigneur, qui avez promis votre Royaume aux Violents,

«Recevez votre serviteur, Paul qui vous apporte dix talents…»

(CLAUDEL, Corona Benignitatis…)

L’irruption de la Grâce dans la Littérature, n’est-ce pas toute l’aventure claudélienne — et ce qui garde à cette Œuvre, universellement reconnue aujourd’hui, son ton de haute irrévérence, et ce caractère comme insurrectionnel?
Le scandale — le miraculeux scandale — d’une telle réussite, il en eut, lui, conscience jusqu’au bout: — «Ils ne grinceront pas des dents parce qu’ils n’en ont plus!». Ce mot féroce, que les échotiers de presse nous rapportaient il y a seulement huit jours, à qui donc l’adressait-il? Au glorieux parterre d’académiciens qu’on avait mobilisés pour la première de «l’Annonce Faite à Marie» au répertoire du Théâtre Français. Académicien lui-même, ambassadeur, grand-croix de la Légion d’honneur — parvenu, à 87 ans, au sommet des honneurs, couvert de tous les chamarrures de la gloire temporelle, bon enfin comme un Super-Hugo pour un Super-Panthéon, il exhaltait encore sa fureur impénitente. Sa déification dans la Cité, (et Dieu sait s’il aima cela, et s’il travailla des deux mains sa propre gloire!), il ne se résignait tout de même pas à l’admettre. Entre ce monde et lui, il n’y avait pas l’espoir d’une réconciliation. Son vrai sujet continuait de leur échapper: l’anéantissement total de la créature, à partir d’où Claudel donne sa chance à Dieu.
Qu’un Art ait pu se créer à partir de ctte pensée, qu’une Œuvre dramatique et lyrique immense ait pu se fonder sur elle, c’est l’événement de l’histoire littéraire du siècle. Délivréee enfin de Claudel, l’œuvre claudélienne surgit aujourd’hui; la voici, avec tout son énorme encombrement, le feu terrible de son lyriquem, et ce cortège hallucinant de tous ses héros déchiquetés: Violaine, Sygne, Mésa-ysé, l’autre Rodrigue — persécutés par Claudel avec une rigueur barbare pour que puisse éclater, dans le désastre de l’homme, la trompette de la rédemption. Toute cette entreprise, qui se déroule au bord de l’enfer, est une perpétuelle «tentation de Dieu» — toujours triomphante.
C’est son originalité absolue — et ce qui lui donne une place unique dans la littérature universelle La révolution claudélienne, c’est proprement cela: c’est une esthétique de l’héroïsme chrétien. On cite déjà des noms, des noms immenses: Eschyle, Le Dante, Shakespeare, Calderon… Et je sais bien que, déjà, s’inquiètent les auteurs des manuels, les préposés à la mensuration du génie. N’est-il pas dangereux de porter des jugements précipités? Est-on sûr d’avoir le recul nécessaire? Ne faut-il pas attendre le fameux «trou d’ombre» de 25 ans, qui est le purgatoire de la gloire? Or ces précautions, avec Claudel, sont déjà dépassées. Des premiers feuillets de «Tête d’Or» parus au Mercure de France au triomphe du «Soulier de Satin», l’œuvre a subi l’épreuve d’un demi-siècle; elle en est sortie avec le caractère de l’impérissable.

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C’est le privilège de la longévité de certains génies. Ils ont eu leur postérité de leur vivant. Voltaire, Gœthe, Hugo... Imagine-t-on l’affaire que nous eût mis sur les bras un Claudel mort à 40 ans — au premier tiers d’une œuvre arrêtée, par exemple, à la «Connaissance de l’Est»? Deux siècles de glose eussent difficilement réussi à dégager un «poète catholique mineur».
Ici, nous avons le sentiment d’un accroissement absolu. Le «tel qu’en lui-même enfin», il l’a lui-même façonné avec une habileté géniale. Et ce qui est mort, avant-hier, était déjà Médaille et Statue...


25 février 1955
«Seigneur, qui avez promis votre Royaume aux Violents,«Recevez votre serviteur, Paul qui vous apporte dix talents…»(CLAUDEL, Corona Benignitatis…)L’irruption de la Grâce dans la Littérature, n’est-ce pas toute l’aventure claudélienne — et ce qui garde à cette Œuvre, universellement reconnue aujourd’hui, son ton de haute irrévérence, et ce caractère comme insurrectionnel?Le scandale — le miraculeux scandale — d’une telle réussite, il en eut, lui, conscience jusqu’au bout: — «Ils ne grinceront pas des dents parce qu’ils n’en ont plus!». Ce mot féroce, que les échotiers de presse nous rapportaient il y a seulement huit jours, à qui donc l’adressait-il? Au glorieux parterre d’académiciens qu’on avait mobilisés pour la première de «l’Annonce Faite à Marie» au répertoire du Théâtre...