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Actualités - Opinion

Tu es bien ceci...

Tu es bien ceci que tu es, Liban.
Précieux rocher tiré de l’eau calme, face au Ponant, tu élèves ta nette géométrie à la lisière de la tumultueuse Asie.
Mais, petit tas de calcaire et de marne piqué de maigres verdures, qu’est-ce donc qui te confère cette valeur singulière? Qu’est-ce qui fait que tu es autre chose et infiniment plus qu’une agréable escale des croisières méditerranéennes?
C’est que tu es ce point précis sur la carte à peine perceptible, d’où partent les 200 fantastiques diagonales tirées dans toutes les directions du temps et de l’espace; la petite tache blanc et ocre autour de laquelle tourne l’histoire depuis 6.000 ans.
Toutes les innervations de la planète retentissent ainsi en toi à chaque seconde et font de toi le point de plus grande sensibilité et de plus prompte réaction du monde.
Petit Liban souverain, ô mon dérisoire et magnifique empire... «Pas plus grand qu’un mouchoir de poche». «Peuplé comme une préfecture». Préfecture impériale... L’olivier et le figuier sont toute l’opulence de ta montagne; ta capitale n’est qu’un grand souk, mais ton marchand de tapis, ton amir, ton cafedji ont le même regard vers le large, le même goût de l’universel.
Ils sont bien d’ici, ces gens de tous les ailleurs. Chez le chevrier du Dahr el-Adib et l’agioteur du Souk Sursock, je retrouve ta double vocation, ce double aspect d’archaïsme et d’aventure qui te fait cette figure forte et inquiète.
Aussi loin que remonte la mémoire, tu a été le lieu de croisement de toutes les pensées des hommes, le lieu de rencontre de toutes leurs grandes entreprises. Tu as fourni le bois des temples de Salomon, construit les galères des escadres de Tyr et de Carthage. De Byzance et d’Alexandrie tu as connu tous les arts et tous les fastes. Et c’est un de tes princes barbus qui intervenait encore entre Bonaparte et le pacha d’Acre.
Tu délègues aujourd’hui aux nations les plus lointaines des poètes, des négociants, des boxeurs. Tu fournis des sénateurs à l’Australie, des trappeurs au Canada, et tes comptoirs prospèrent à Tokyo comme à Rio.
Toutes tes forces armées ne font pas une demi-brigade mais toutes les chancelleries, les états-majors ont les yeux braqués sur toi. Ta souveraineté ne s’étend qu’à 10.000 kilomètres carrés de terre habitée; mais c’est un instituteur néo-thomiste du Koura qui préside sur une rive de l’Hudson les débats de 108 nations.
Terre du pur caprice, quel est le mystère de ton ordre?
Quel est le secret de ton insolent équilibre?
Tu apparais au monde entier comme un vivant défi à toutes les lois qui régissent la vie des nations et la conduite des Etats. Ton économie a déconcerté tous les experts, tu échappes à tous les calculs des politiques, et cent fois condamné à mort, tu te contentes de prouver ta vie en vivant.
Tu es ce pays où jamais, depuis 25 ans, les deux horloges officielles n’ont encore réussi à marquer la même heure; où tous les chauffeurs circulent de préférence dans les sens interdits; où le gendarme est l’allié du contrebandier, le percepteur celui du fraudeur, où l’autorité n’a pas de plus grande occupation que d’être absente, où la toute – puissance de l’Etat s’écroule devant le veto d’un cocher de tombereau.
Ton destin n’est-il pas de frôler toujours le désastre, de te mouvoir perpétuellement au bord de l’abîme et de n’y jamais tomber? Pareil à ces patineurs dont l’équilibre n’est fait que de gestes, de chutes ou encore comme ces êtres phénoménaux qui, nés avec le cœur à droite, mourraient aussitôt si on le relogeait au bon endroit.
Liban, beau désordre, douce injustice dans ce monde que le trop de justice et d’ordre a détruit.
17 septembre 1948
Tu es bien ceci que tu es, Liban.Précieux rocher tiré de l’eau calme, face au Ponant, tu élèves ta nette géométrie à la lisière de la tumultueuse Asie.Mais, petit tas de calcaire et de marne piqué de maigres verdures, qu’est-ce donc qui te confère cette valeur singulière? Qu’est-ce qui fait que tu es autre chose et infiniment plus qu’une agréable escale des croisières méditerranéennes?C’est que tu es ce point précis sur la carte à peine perceptible, d’où partent les 200 fantastiques diagonales tirées dans toutes les directions du temps et de l’espace; la petite tache blanc et ocre autour de laquelle tourne l’histoire depuis 6.000 ans.Toutes les innervations de la planète retentissent ainsi en toi à chaque seconde et font de toi le point de plus grande sensibilité et de plus prompte réaction du...