Jusqu’à la fin de l’an 2000, Isabelle Lackman-Ancrenaz, primatologue, et Marc Ancrenaz, vétérinaire en fauve sauvage, vont étudier les orangs-outans du bassin de la Kinabatangan, à l’est de Sabah, où hommes et animaux cohabitent depuis des temps immémoriaux. Aujourd’hui, cet équilibre est bouleversé par le développement de la culture industrielle du palmier à huile. La région n’a pas perdu pour autant son intérêt écologique: le gouvernement vient d’y ordonner la création d’un «sanctuaire de la faune sauvage».
«On pensait que les orangs-outans ne pouvaient vivre qu’en pleine forêt vierge, souligne Marc Ancrenaz, de passage à Paris, avec son épouse, au terme d’un nouveau séjour de repérage à Bornéo. Or, Junaidi Payne, de WWF-Malaisie, a remarqué, dans la région, la présence apparemment stable de ces singes. Notre première tâche sera de vérifier ces observations. Si cela se confirme, nous disposerons d’éléments pour l’élaboration d’un plan de gestion du sanctuaire et même pour un changement de la politique de conservation des orangs-outans».
En effet, les mesures actuelles consistent essentiellement à libérer dans la forêt primaire des orangs-outans confisqués à des détenteurs illégaux. Tout en approuvant la nécessité de s’occuper des animaux captifs, les deux Français déplorent que les anthropoïdes sauvages ne fassent pas l’objet de la même attention.
Retour
aux sources
«On ne sait même pas combien ils sont, lance Isabelle Lackman-Ancrenaz. Dans la région où nous allons travailler, l’estimation varie entre mille et plusieurs milliers. En revanche, on est sûr que la grande majorité des orangs-outans vivent en dehors des réserves. Selon une étude effectuée à Kalimantan (partie indonésienne de Bornéo), ils seraient 8% à vivre à l’intérieur des zones protégées.»
En fait, il pourrait s’agir d’une «réinstallation» en milieu plus ouvert, qui était celui des orangs-outans préhistoriques. Plus grands que ceux d’aujourd’hui, ils ont vécu dans une vaste région entre le sud de la Chine et l’île de Java. Puis, ils ont progressivement disparu, sauf des forêts de Bornéo et de Sumatra.
L’étude de ce «retour aux sources» constitue en soi un sujet scientifique de première importance, d’autant que, de par leur proche parenté avec l’homme, les grands singes intéressent les paléoanthropologues qui disposeront peut-être ainsi d’une lumière nouvelle sur l’adaptation à l’environnement des ancêtres de l’homme.
Le Dr Pascal Picq, maître de conférences au Collège de France, est devenu coordinateur scientifique et... l’un des rares Français impliqués dans ce projet. Sa réalisation, sous la responsabilité de l’association Hutan, créée par les Ancrenaz, sera financée par des fonds privés provenant en premier lieu d’une demi-douzaine de zoos américains.
Côté français, seul le Zooparc de Beauval, près de Saint-Aignan (Loir-et-Cher), figure parmi les principaux donateurs, qui auront permis, pour un montant global de 1,5 million de francs, d’édifier et de faire fonctionner, pendant quatre ans, la station de recherche de la Kinabatangan, ouverte aux chercheurs et étudiants internationaux.


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