Le festival «Gueheva» («nombreux masques» en langue Yakoba) s’est tenu à Man, ville de collines située à 450 kilomètres au nord-ouest d’Abidjan.
A cette occasion, une soixantaine de masques et de danseurs sont sortis de la forêt et de leurs villages qu’ils ne quittent pratiquement jamais, pour se produire devant une foule de curieux, Ivoiriens et touristes mélangés, réunie dans le stade de football de la ville.
Plus qu’un simple ornement de bois, le masque est ici l’esprit-dieu de la forêt, un patrimoine ancestral qui domine et enveloppe complètement le corps humain qu’il habite et dont on ne distingue plus la moindre parcelle de peau.
Cuissardes et molletières jaunes, jupe et corset de raffia, bandes de tissus bleus et blancs sur les épaules, fouet à mouche dans le prolongement de chaque bras, l’un de ces porteurs de masques a une figure cornue, souriante, de bois peint de rouge et de noir.
Il danse au rythme de ses batteurs et flûtistes, arborant leurs plus beaux atours: des chemises appelant à voter «Bédié en 1995», l’année de l’élection du président Henry Konan Bedié.
«Que ce festival se tienne ici est très important. Il marque une transition importante dans l’histoire des masques de la région» estime Daniel Reed, ethno-musicologue.
Rabatteurs à
touristes
«Cela va avoir des conséquences. Jamais ils n’étaient apparus sur une scène, jamais on ne leur avait donné un temps limite pour leur prestation», ajoute M. Reed, qui étudie ces masques de l’ouest ivoirien depuis quatre ans.
Faire de l’argent ou amuser la foule ne sont pas interdits pour certains masques, mais le festival de Man a choqué certains.
Le quotidien gouvernemental «Fraternité Matin», dans un éditorial «Masque et mascarade», parle d’une «profanation du sacré», déplore que les masques soient devenus des «rabatteurs à touristes» et se demande si la «mort» des masques ne serait pas meilleure que leur «folklorisation».
A l’ouverture du festival, en présence d’officiels des ministères du Tourisme comme de la Culture, le maire de Man avait d’ailleurs pris les devants.
Il a annoncé que des mesures ont été prises pour empêcher le départ de la région des objets les plus sacrés.
Il a également présenté des excuses publiques aux masques d’une région qui avaient été obligés, en 1987, de participer à un autre festival dans la capitale, Yamoussoukro.
Après ce discours, juchés sur des échasses de plus de deux mètres, des masques ont tourbillonné dans le stade, se penchant à des angles incroyables, se redressant miraculeusement au dernier moment comme un ivrogne chanceux, ou effectuant des roues effrénées.
Nombre de masques sont entièrement vêtus de raffia végétal taillé parfois dru comme une haie.
Pas funk
Certains ont un visage très avenant, au bois noir sculpté, d’autres sont laids, haineux, pleins d’ulcères et de verrues, parfois surmontés d’une tignasse hirsute faite de poils, de plumes et de cornes d’animaux.
Si la foule applaudit chaudement les prestations traditionnelles, ses acclamations les plus vives vont à un groupe dont le danseur imite à la perfection les pas funk d’un chanteur pop connu.
Deux maîtres de cérémonie, tenant leur micro comme des chanteurs de rap dont ils ont également copié les vêtements, sont les «Monsieur Loyal» du festival.
Parfois, les masques quittent la procession et dansent en transes face au public, sans se soucier de leurs accompagnateurs et guides.
Souvent, policiers, gendarmes, organisateurs, responsables de toutes sortes, anciens des villages, chefs coutumiers et mêmes porteurs de masques se bousculent, se chamaillent.
Mais lorsque la sécurité est débordée, y compris les policiers aux grosses matraques, lorsque la foule gagne du terrain, un masque «policier», boule de raffia noir qui semble hérissée de bras, ramène immédiatement le calme, faisant reculer les plus téméraires des spectateurs.
D’habitude, les masques ne se produisent que dans leur village, parfois avec des initiés pour seuls témoins.
«L’idée d’un festival n’est pas récente. Elle précède même le tourisme» déclare Daniel Reed.
Mais il faut se méfier des masques: «Parfois au village, ils ont plus d’autorité que le chef» dit-il.
«Il est impossible de savoir ce qu’est ou ce que doit être un masque. Il y a de nombreuses conceptions différentes. Cela dépend de la génération, de l’éducation, de ce que l’on vit dans ou hors du village, où de la date à laquelle on a quitté le village».


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