Même la Commission européenne, qui s’est pourtant toujours gardée de toute interférence dans les rapports entrepreneriaux, est sortie du bois mercredi par la voix de son président.
Devant le roi Albert II de Belgique, mobilisé comme tous les hommes politiques du plat pays sur ce dossier, Jacques Santer s’est livré à une attaque en règle de la décision française, qui «porte un coup grave à l’esprit de confiance européen».
Rompant avec une discrétion qu’elle avait observée lors de la délocalisation de l’entreprise Hoover de France vers les cieux salariaux plus cléments d’Ecosse, la Commission est même allée jusqu’à encourager les ouvriers de Renault-Vilvorde à porter plainte pour violation des directives européennes sur la consultation des travailleurs et les licenciements collectifs.
C’est que l’exécutif européen voit pour la première fois depuis de longues années l’occasion de ressusciter son projet d’harmonisation sociale et fiscale dans la renégociation en cours du traité de Maastricht, qui doit aboutir en juin.
«Le drame social de Vilvorde montre avec acuité que l’Europe a besoin d’un volet social convaincant», a déclaré Jacques Santer au roi des Belges, cité par son porte-parole.
«Nos entrepreneurs bénéficient du marché intérieur», a-t-il ajouté. «Ceci a cependant une contrepartie. Pour préserver notre modèle de société européen, il faut que tous, y compris les opérateurs économiques, contribuent à la confiance, en respectant la cohérence essentielle entre leurs décisions économiques et le rôle social des entreprises».
Pour le secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats (CES), Emilio Gabaglio, et le commissaire à la Concurrence, Karel Van Miert, l’onde de choc de Renault pourrait donc constituer l’acte fondateur d’un projet social européen.
Le marché unique
en danger
«Ce qui se passe ici risque de se passer ailleurs», a dit le commissaire flamand dans une interview au quotidien «Le Soir».
«Et c’est parfois sous le coup d’événements dramatiques que les choses progressent» en se disant persuadé qu’il y aura un moment «où un certain nombre de gouvernements ne pourront plus faire autrement que d’aller dans cette direction-là».
l’un des facteurs qui inciteront les Quinze à fixer des règles du jeu est le risque de voir les Etats membres détruire le marché unique européen en se repliant sur leurs frontières.
Le mouvement de boycottage des produits français qui se dessine en Belgique, où le ministère de l’Intérieur a annulé une commande de 150 Renault Mégane, comme plusieurs villes, dont Liège et Namur, illustre parfaitement ce risque.
Les Quinze devraient également se rendre compte que personne n’est à long terme gagnant dans la pratique du dumping social, estime-t-on à la Commission européenne.
Le commissaire européen a ainsi demandé à ses services de lui présenter des propositions pour éviter qu’une entreprise puisse jouer à saute-mouton en passant d’une région d’Europe à une autre uniquement pour engranger les aides.
Une entreprise américaine de haute technologie très rentable vient de quitter la Belgique après y avoir épuisé la palette des primes pour s’en aller grapiller d’autres en Irlande.
L’ironie veut en outre que ce soit l’un des principaux avocats de l’Europe sociale, Jacques Chirac, qui préside aux destinées d’un Etat-actionnaire de Renault: la Commission compte sur lui pour faire avancer le projet.
Tous les regards se tournent dès lors vers le Royaume-Uni, qui a torpillé toute tentative d’harmonisation sociale depuis l’arrivée des conservateurs au pouvoir à la fin des années 1970, même s’il n’est pas le seul à faire preuve de retenue.
Les partenaires de Londres ont dû créer en 1992 un «protocole social» en-dehors du traité de Maastricht en raison de l’opposition de Londres: le texte n’a pratiquement pas servi.
Or, les travaillistes, qui sont grandissimes favoris des élections législatives prévues dans les deux mois, se sont engagés à signer ce document dès leur arrivée au pouvoir.


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