Le dirigeant libyen entendait ainsi critiquer l’action des Etats-Unis en Afrique qu’il accuse, comme les anciennes puissances coloniales, d’avoir ressuscité le tribalisme en faisant pression après la décolonisation en faveur de l’établissement du multipartisme.
La doctrine kadhafienne, renfermée dans un petit «Livre vert», prône la disparition de l’Etat, des institutions représentatives et des partis.
Le colonel Kadhafi, qui a parlé devant près de deux heures durant la nuit de mercredi à jeudi devant les ministres des Affaires étrangères participant à la réunion de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) et un parterre de diplomates et de journalistes, a aussi suggéré la création d’un Etat noir indépendant aux Etats-Unis.
Très en verve, faisant fréquemment allusion aux grands anciens du mouvement panafricain et panarabe comme N’Krumah et Nasser, le responsable libyen, qui portait djellabah (vêtement traditionnel long) et toque de coton, a assuré que «le multipartisme a été imposé par le colonialisme à l’Afrique» et que «cela va se traduire par une résurgence du tribalisme».
Il a cité comme exemple le Zaïre où il y a, selon lui, «quatre-vingts partis alors qu’il n’y a pas quatre-vingts courants politiques et qu’il n’y a que deux partis aux Etats-Unis» (démocrate et républicain).
«Pourquoi ne pas imposer le multipartisme aux Etats-Unis et ne pas donner leur Etat aux minorités comme les Noirs qui veulent être indépendants, a-t-il lancé. L’Amérique a dit que les Kurdes avaient droit à un Etat, pourquoi pas un Etat noir aux Etats-Unis?»
Il a affirmé que «les Etats-Unis ont fait pression sur l’Algérie sous la présidence de Chadli Bendjédid pour qu’elle accepte le multipartisme. Certains ont opté pour la préférence tribale, certains pour la préférence religieuse et le pays a plongé dans un bain de sang».
Pour le colonel le conflit du Zaïre est «tribal et non politique» et «il n’y a pas de conflit de frontière entre le Rwanda et le Zaïre, mais un conflit entre tribus qui ont pénétré au Zaïre».
Le dirigeant libyen a exhorté en outre les Africains à régler eux-mêmes leurs problèmes, pour empêcher l’ingérence étrangère, notamment américaine, responsable des conflits interafricains.
«C’est une honte pour l’Afrique que des étrangers prétendent venir régler nos problèmes», a dit le numéro un libyen, citant l’exemple de la Somalie où «les troupes américaines ont tué des milliers de Somaliens sans régler le problème» interne à ce pays.
Selon lui, «les conflits actuels entre certains pays africains ne portent pas sur les frontières, ni entre le Soudan et l’Ouganda, ni entre l’Ethiopie, l’Erythée et le Soudan, ni entre le Rwanda et le Zaïre, où le conflit est tribal, le multipartisme (au Zaïre) ayant dégénéré en multitribalisme».
Tous ces contentieux sont «provoqués par les visées des forces impérialistes qui créent des problèmes et prétendent venir les régler, alors qu’ils ne cherchent que leurs intérêts qui sont de dominer, s’ingérer ou contrôler les ressources et les points stratégiques», comme la corne de l’Afrique (Somalie) ou le détroit de Bab el-Mandab, entre l’Erythrée et le Yémen.
Il a enfin exhorté les pays africains à ne pas accueillir d’ambassades israéliennes car «le problème palestinien n’a pas été réglé et les territoires palestiniens dits autonomes sont toujours occupés», même Gaza et Hébron.
Il a qualifié Israël de «cheval de Troie» et de «griffes de l’impérialisme», ajoutant que si des ambassades israéliennes étaient ouvertes en Afrique, elles «sémeraient le venin de la discorde» et empêcheraient la tenue d’une réunion comme celle de l’OUA.
Il a estimé que l’Occident veut répéter l’exploitation des Africains qui ont été «chassés comme des animaux, vendus en esclaves pour défricher les forêts, construire les villes et baliser les routes en Amérique» où ils sont aujourd’hui, selon lui, l’objet d’une discrimination raciale.
Pas de problème
avec Paris
Le «Guide de la révolution» a affirmé en outre que «le problème de la Libye avec la France», à la suite de l’explosion en vol en 1989 d’un avion de la compagnie française UTA est «résolu».
Le colonel Kadhafi a déclaré qu’«un juge français est venu ici (le juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière). Il a rencontré des personnalités libyennes et il a rendu un rapport positif. Il a trouvé toute la coopération nécessaire et a écouté les déclarations des témoins».
Le juge Bruguière un des principaux responsables de la lutte antiterroriste en France s’est rendu en mission à Tripoli du 5 au 16 juillet dernier en compagnie du substitut Irène Stroller, chef de la 14e section antiterroriste du parquet de Paris, et d’une douzaine de policiers.
Sa mission avait été qualifiée de positive par une source informée à Paris qui avait précisé qu’il avait pu entendre pendant son séjour les personnes qu’il souhaitait rencontrer et qu’il avait eu des entretiens avec plusieurs magistrats libyens. Il avait pu ramener en France, indiquait la même source, des «éléments matériels du dossier».
Jeudi, la France a constesté que son litige avec la Libye soit «résolu».
Le juge Jean-Louis Bruguière «n’a pas encore fait connaître ses évaluations de la coopération fournie par la Libye», a déclaré le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Jacques Rummelhardt.
«Il n’est pas possible dans ces conditions de préjuger son opinion finale», a souligné le porte-parole. «De plus, a-t-il ajouté, une fois son rapport remis au parquet, il conviendra de voir les conséquences que la justice française en tirera».


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