Tout a commencé en début de semaine dernière, lorsque deux hebdomadaires, «Ogoniok» et «Novaïa Gazeta», ont révélé les plus croustillants détails d’une chasse qui s’est déroulée dimanche 12 janvier près de Iaroslavl, au nord-est de Moscou, alors que l’inquiétude sur l’état de santé du président Boris Eltsine était au plus haut.
Selon «Novaïa Gazeta», les gardes forestiers avaient repéré dès le nouvel An une tanière en pleine forêt et avaient été chargés de la surveiller pour s’assurer que les ours ne s’en éloignaient pas.
On amena un bulldozer pour dégager quelque deux kilomètres de route à travers la forêt. Puis des tracteurs, pour aménager une aire d’atterrissage pour hélicoptères, qui fut au dernier moment passée au détecteur de mines. Une semaine de préparatifs au total.
Finalement, dimanche matin, deux hélicoptères arrivèrent, dont les occupants, y compris des photograhes, prirent place dans une dizaine de voitures. Arrivés à proximité de la tanière, ils firent sortir les ours à l’aide d’une perche.
Un premier ourson d’un an et d’une trentaine de kilos se risque dehors. M. Tchernomyrdine eut l’honneur de tirer le premier, et l’abattit d’une balle dans le cou. Un deuxième sortit qui fut tué à son tour. Enfin, la mère s’aventura hors de l’abri et connut le même sort. M. Tchernomyrdine refusa de goûter la viande, mais reçut un ourson empaillé en souvenir, selon «Novaïa Gazeta».
M. Tchernomyrdine fut titillé sur cette chasse à la mode impériale par la télévision russe NTV. Non sans une certaine nervosité, cet homme de 58 ans, qui a toujours su esquiver les scandales, a affirmé que la chasse à l’ours n’avait rien d’illégal en Russie et qu’il avait le permis nécessaire.
Arguments peu convaincants
«Comment voulez-vous que je regarde d’avance dans leur tanière pour savoir si ce sont des oursons?» s’est-il défendu. Les deux oursons abattus «étaient déjà grands, ce n’était pas des petiots», a-t-il ajouté.
Les journaux russes ont trouvé ces arguments peu convaincants, à en juger par le nombre d’articles ou de photos ironiques, souvent à la «une» sur cette histoire.
Dans un pays où la chasse est une tradition ancestrale et où des millions de gens attendent depuis des mois leurs salaires, la presse s’indigne plus du coût faramineux de ce passe-temps que de la mort des oursons. Même si c’est ce dernier aspect qui a poussé une écologiste du gouvernement italien à demander au ministre des Affaires étrangères Lamberto Dini des protestations diplomatiques, selon l’agence ANSA.
«Personne ne conteste que la chasse soit une vieille tradition en Russie. Mais au moins les tsars ne faisaient pas semblant d’être des pourfendeurs de privilèges», dit le journal communiste «Sovietskaïa Roussia». «Cela aurait suffi à payer plusieurs milliers de retraités, qui ne touchent leur maigre pension» qu’avec des mois de retard.
Selon le quotidien réformiste «Kommersant», l’article a valu à la rédaction d’«Ogoniok» la visite d’un conseiller de Boris Eltsine, Valentin Ioumachev, et l’un des directeurs de la publication aurait menacé de retenir le paiement des salaires des journalistes.
La situation a été assez critique pour que le rédacteur en chef du journal, Lev Gouchtchine, ait, au Forum de Davos, une rencontre d’urgence avec l’un des principaux actionnaires du journal et responsable politique, Boris Berezovski.
Aucun analyste ne s’attend cependant à ce que cette histoire menace sérieusement M. Tchernomyrdine, qui a récemment fêté ses quatre ans à la tête du gouvernement russe et dont tout le monde subodore qu’il ambitionne à succéder un jour à M. Elstine.
«Je crois que c’est sans danger pour lui, que ça pourrait même lui profiter», a indiqué Sergueï Markov, analyste à la Fondation Carnégie. «C’est passionnant, très macho et très russe.»


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