La rencontre de jeudi au Vatican entre le président de la République, Joseph Aoun, et le pape Léon XIV était loin d’être simplement protocolaire. Entre le seul chef d'État chrétien du Moyen-Orient et le chef de l’Église catholique, il y a bien plus que les questions habituelles qui hantent les dirigeants lorsqu’ils se rencontrent. Dans ce cas précis et en cette période particulièrement délicate au Liban, il y avait au menu des discussions, les villages chrétiens du Sud et la menace qui pèse sur la survie de leurs habitants.
Le président voulait remercier le pape pour son souci permanent des habitants du Sud, notamment les chrétiens, mais il voulait surtout rendre hommage au rôle joué par le nonce apostolique, Mgr Paolo Borgia, dans ce contexte. Certains observateurs rappellent que Rmeich, Ebel et Aïn Ebel, trois villages chrétiens du caza de Bint Jbeil, ont failli être totalement annexés par Israël, dans la foulée des développements au sud du Liban, depuis le 2 mars 2026. D’ailleurs, dans l’une de ses déclarations, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu avait publiquement annoncé qu’il recevait plusieurs demandes pressantes d’habitants de ces villages, qui lui demandaient d’agir au plus vite pour les occuper, puis les annexer à Israël. Les chefs des municipalités de ces villages, ainsi que plusieurs notables, avaient eu beau publier des démentis pour assurer qu’ils n’avaient jamais fait une telle demande et pour confirmer leur appartenance au Liban, l’idée s’est quand même répandue. Elle paraissait d’autant plus plausible que ces trois villages étaient totalement coupés du reste du Liban. Ils étaient encerclés et n’avaient qu’une seule possibilité de s’approvisionner : recourir à Israël.
C’est dans ce contexte que le nonce apostolique a décidé d’organiser des convois humanitaires, destinés à briser le blocus imposé par les Israéliens à ces trois villages et à assurer aux habitants les besoins élémentaires, afin de leur permettre de continuer à y vivre sans avoir besoin des aides israéliennes. Mgr Borgia a ainsi appelé tous ceux qui souhaitaient aider les habitants de ces villages, qu’il s’agisse d’ONG locales ou internationales, à former des convois et il a promis d’assurer personnellement les corridors humanitaires nécessaires qui leur permettraient d’arriver à destination. Certains partis politiques et certains députés ont cherché à participer aux convois. Mais le nonce a préféré garder son projet à l'écart de la politique. Pour lui, il était essentiel de préserver la neutralité et l’objectivité de sa démarche afin de lui donner davantage de chances de réussite. Le premier convoi a réussi la mission qui lui était confiée, et il y en a eu ensuite beaucoup d’autres qui ont ainsi pu rétablir le lien entre les 3 villages chrétiens et l’intérieur libanais, en dépit d’énormes difficultés. À chaque fois, le nonce était présent en personne et a parfois dû faire 12 heures de route avec le convoi, dans des conditions compliquées et surtout avec la crainte des bombardements. Il lui est même arrivé d’être contraint d’effectuer des escales, généralement nocturnes, dans des positions de la Finul, avant de reprendre son chemin.
Mais finalement, tous les convois ont atteint leur destination, permettant aux habitants de rester chez eux sous la protection de l’armée et de la Finul. Pour le Vatican, il est important de veiller à préserver le Liban dans sa diversité. Joseph Aoun a voulu remercier le pape Léon XIV pour cette insistance, puisque c'est la diversité qui fait du Liban un « pays-message », pour reprendre les termes du pape Jean-Paul II.
D’ailleurs, les convois effectués par des organisations humanitaires vers les trois villages encerclés sont devenus réguliers. Mais cela n’empêche pas les Israéliens de chercher à les entraver. À la demande du nonce, les convois sont en tout cas placés sous le contrôle de l’armée libanaise, jusqu’à un certain point ( en l’occurrence actuellement, jusqu’au village de Qlaylé), avant que la Finul ne prenne le relais dans les zones restantes. Mais les Israéliens continuent de multiplier les exigences et les formalités pour décourager les gens de participer à ces convois. Mais là aussi, le Vatican est intervenu auprès des Américains pour essayer d’alléger les demandes israéliennes et de faciliter, dans la mesure du possible, la circulation de ces convois.
Les Israéliens semblent avoir tenu compte de cette demande pendant quelques jours, avant de changer d'avis. Ce qui rend, une fois de plus, le recours au Vatican nécessaire. Le chef de l’État a abordé ce sujet avec le pape. Il est même désormais question de demander à ce dernier d’intercéder auprès des Américains, pour maintenir la mission de la Finul au Liban-Sud. Mais actuellement, les Américains, et surtout les Israéliens, veulent mettre fin à son rôle, alors que les trois raisons pour lesquelles elle a été formée existent toujours : s’assurer du retrait israélien du sud du Liban, maintenir la paix et la sécurité et aider l’armée à se déployer au Sud. C’est d’ailleurs dans ce contexte que, à l’initiative de Melhem Khalaf, 86 députés ont présenté une demande officielle visant à prolonger le mandat de la Finul, qui doit expirer le 31 décembre 2026. Les députés ont aussi sollicité l’aide du Vatican et, selon eux, le chef de l’État en aurait lui aussi directement parlé au pape.

