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Ibrahim Najjar, l’adolescent aux yeux tristes qui rêvait des étoiles et qui décrocha la lune


Ibrahim Najjar, l’adolescent aux yeux tristes qui rêvait des étoiles et qui décrocha la lune

« C’était un de ces enfants qui ont père et mère et qui sont orphelins… »

(Victor Hugo)

Sur la photo sépia du jeune écolier en chandail de pensionnaire, au visage déjà régulier et aux traits parfaitement dessinés, ce sont surtout les yeux qui captivent : longs et beaux, à la fois langoureux et pénétrants, ils regardent au loin, bien au-delà de l’objectif, vers un avenir inconnu et des lendemains qui ne chantent pas encore… Malgré leur indéniable tristesse, une certaine détermination se dégage déjà du regard résolu de l’adolescent.

Une enfance atypique que celle de notre héros : avant sa naissance, ses parents – un père maronite de Zahlé, médecin dans l’Armée libanaise, bel homme à l’allure martiale dont il a hérité des traits, et une mère, jeune fille douce et bien élevée, issue d’une famille de notables grecs-orthodoxes du Koura – étaient déjà séparés, son père s’étant entre-temps remarié. Un second mariage dont il aura sept enfants.

Élevé par ses grands-parents maternels, les Yazbeck, dans leur résidence cossue de Tripoli et n’ayant rencontré son père, pour la première fois, qu’à l’âge de treize ans, au parloir de son pensionnat, notre héros s’appellera longtemps « Ibrahim Yazbeck ». Il sera connu de ses camarades comme tel et sera même inscrit sous ce nom dans toutes les écoles qu’il fréquentera de Tripoli à Aintoura ! Jusqu’à sa candidature au baccalauréat français. C’est alors qu’il portera pour la première fois le nom d’« Ibrahim Najjar », celui de son état civil jusque-là passé sous silence !

Une saga identitaire à rebondissements, inhabituelle dans un pays dans lequel les réflexes identitaires comptent plus que tout ! Elle sera encore accentuée par le remariage de sa mère avec un Beyrouthin dont elle aura une fille, soit en tout huit demi-frères et sœurs ! « Une famille recomposée » avant l’heure, avant même que l’expression ne soit créée !

Peu étonnant dès lors que celui qui affirmera, avec Jean-Paul Sartre, « Je choisis ma naissance », s’intéressât, une fois devenu juriste, au droit de la famille. Plus particulièrement, aux rapports pécuniaires entre fratries, aux successions et aux « libéralités » (donations), un terme dont il est l’auteur et qui sera adopté par le monde juridique francophone au lieu et place de l’expression longuette et vieillotte de « dispositions à titre gratuit ».

Mais avant cela, c’est le pensionnat qui marquera à jamais le jeune Ibrahim, celui qui portait le numéro 370 d’un univers scolaire quasi carcéral. Il y passera six longues années d’études, d’ennui et de discipline austère, à peine ponctuées de visites trop rares de sa mère. Ce sentiment d’abandon affectif ne quittera jamais l’homme qui, de l’avis de ses amis, cache sous la carapace du juriste intransigeant une émotivité allant jusqu’aux larmes affluant parfois dans ses beaux yeux verts.

C’est l’attachement à la liberté, à la liberté de choix surtout, qui le sauvera. D’ailleurs, sa thèse de doctorat en droit, soutenue à Paris devant un jury prestigieux, l’atteste : elle porte sur « le droit d’option ». À partir de là, Ibrahim Najjar sera reconnu, dans le monde du droit, comme celui qui, le premier, a systématisé, sur le plan théorique, cette notion, auparavant éparse dans plusieurs textes.

Mais le champ d’intérêt de notre juriste ne se limite pas à ce concept-œuvre de jeunesse : qualifié par un confrère avisé, le professeur Nasri Diab, de « polymathe du Droit », Ibrahim Najjar, dit-il, « ne se contente pas de creuser, toute sa vie, un sillon unique » : à côté du droit successoral qu’il a longtemps enseigné à l’Université Saint-Joseph, il s’est intéressé à tous les aspects du droit privé : de la nationalité à la fiducie, des promesses de vente à l’arbitrage, des marchés à terme au droit bancaire.

Il n’a pas manqué non plus, avec le pragmatisme qui le caractérise, de commenter les divers déguisements juridiques pratiqués au Liban : des procurations dites « irrévocables » cachant des donations ou même des legs aux « divorces à la libanaise », selon sa terminologie, dans lesquels un époux change de religion dans le seul but d’épouser un autre que son conjoint, quitte à retourner, plus tard, dans sa communauté d’origine !

Il ne faudrait cependant pas croire que les arcanes arides du droit soient les seuls qui occupent Ibrahim Najjar : si les juristes sont habituellement des êtres portés à la réflexion dans les fauteuils de cuir usés des vieilles bibliothèques, passant de longues heures de recherches poussiéreuses dans les Dalloz du XIXe siècle, notre juriste déboulonne cette image d’Épinal : bien bâti, sportif, hâlé par le grand air, c’est, paraît-il, un joueur de tennis redoutable, ses adversaires avouant « avoir été nombreux à souffrir face à lui, de l’autre côté du filet » !

C’est cette même pugnacité mâtinée d’élégance qui caractérise ses chroniques dans nombre de revues juridiques françaises de renom, sa pensée juridique, d’après le professeur Louis Boyer, « réunissant à la fois subtilité et rigueur ».

C’est qu’il n’est pas un simple technicien du droit : si enseigner, c’est séduire, il en est l’exemple le plus éclatant, avec une présence charismatique, voire magnétique, reconnue tant par ses étudiants que par ses confrères. Elle ne se limite d’ailleurs pas au domaine du Droit, mais s’étend à ses conférences et à ses entretiens politiques, avec les médias dans lesquels il déploie, outre une prestance naturelle, une maîtrise des sujets et une aisance décontractée remarquables.

L’humour et une forme d’espièglerie malicieuse de potache ne sont jamais absents de ses écrits, même dans le Recueil Dalloz, avec notamment ce titre : « Le mari, la veuve dormante et le mandataire de gestion de portefeuille », ou encore « La notion d’égalité acquise de haute lutte par la Révolution française a rendu l’âme aux dieux de la fiscalité ! ». Et, commentant l’effritement de la famille en France, cet amateur d’art et grand collectionneur se demande, avec esprit, s’il est encore possible d’y maintenir les mêmes règles juridiques : « Ce serait comparer Rothko, Basquiat ou Richter à El Greco, Rubens ou le Titien ! »

Parfois, le juriste poète l’emporte sur le juriste ironique : il est vrai qu’à quatorze ans seulement, notre jeune héros avait déjà composé un recueil de poésie intitulé Les Béatitudes et qu’il est l’auteur de poèmes aux titres inattendus comme « Je veux être une couleur ». Il restera par ailleurs prisonnier de la magie du verbe jusque dans l’écriture du droit, puisque dans un texte intitulé « Le temps des mots », il souligne l’importance de « cette arme absolue qu’est le verbe sans lequel il n’est pas de pouvoir, ni d’ordre, ni de communication, ni de sanction, ni de Droit ».

Mais Ibrahim Najjar, on le sait, est aussi un homme engagé dans la vie de la cité. Très tôt, celui dont la famille était incertaine et le modèle de père quasi inexistant avait trouvé dans le Parti Kataëb une famille d’accueil et en Pierre Gemayel une image de père sévère mais juste. Cela n’empêchera pas les tentatives de fronde du jeune Ibrahim contre la tendance au repliement sur soi du parti traditionnel, se positionnant en faveur d’une plus grande ouverture de celui-ci, sur fond du personnalisme d’Emmanuel Mounier dont il était adepte.

Son parcours politique l’amènera à accompagner les leaders souverainistes libanais durant toutes les étapes de leur lutte, jusqu’à représenter les Forces libanaises en tant que ministre de la Justice de 2008 à 2011. Il s’y illustrera, du fait de sa proximité avec Robert Badinter, par son combat pour l’abolition de la peine de mort.

Loin des méandres tortueux, souvent ingrats, voire nauséabonds de la politique, ce juriste esthète et raffiné, que la forme pourrait séduire davantage même que le fond, se réfugie volontiers dans l’art « avec lequel il n’y a ni jalousie, ni égocentrisme, ni émulation vicieuse ». C’est ainsi qu’il s’est constitué une collection de peinture impressionnante, amassée avec amour depuis ses plus jeunes années : de Renoir à Dufy, de Derain à Pissarro, d’une grande toile de Vasarely à un Sol LeWitt, jusqu’à Klimt et Matisse, ses choix éclectiques, quoique très personnels, témoignent néanmoins d’un goût sûr. Et lorsque l’explosion du 4 août ravage sa collection et le force à se départir de certaines de ses pièces, même si, lucide, il admet que « vivre au Liban est une aventure », c’est un véritable déchirement qu’il vit et dont il ne se remettra sans doute jamais…

Pour autant, la création de la Fondation Najjar Culture et Libertés (liberté toujours) est, sans nul doute, une réalisation qui pérennisera son nom pour la postérité et dont il peut être légitimement fier. Nichée dans une ancienne demeure, au bout d’une ruelle pittoresque baignée de verdure du vieux Achrafieh, elle accueille diplomates, hauts responsables politiques en exercice ou retirés des affaires, économistes, universitaires, journalistes de renom et artistes pour des conférences/débats sur des sujets d’actualité ou des questions de fond. Un Cénacle libanais revisité, embelli par les œuvres d’art qui l’habitent et par la convivialité de la famille Najjar.

Durant tout ce parcours et au-delà de la polyvalence du personnage, un seul fil conducteur guide notre héros : l’amour de son pays chevillé au corps. Au Liban, ce « bateau ivre », ce « pays au destin de fenêtre », il dit « être scellé », « lié à ce rocher qui défie la mer et le désert »…

S’y ajoutent la belle famille fondée par celui qui était « sans famille » et le couple fusionnel qu’il forme avec son épouse Marie-Rose, un nom fait de douceur, de transparence et de beauté qui n’a jamais été mieux porté. Avec elle, la synthèse d’une vie qui était un roman fracassé a pu se réaliser, en complétude et en harmonie.

Pour ce familier des arcanes de la mort et de la tragédie grecque, si l’existence, « une toile sans doute inachevée, sans bords ni finitude », s’achèvera pourtant un jour et si « le relais devra être transmis bientôt », lorsqu’il sera « temps de regarder dans le miroir et de revisiter sa mémoire », il sera déjà prêt.

Car de celui qui a déjà rédigé ses mémoires sous le titre Le Choix et le Destin – on aurait pu dire La Pesanteur et la Grâce –, de celui qui a écrit au petit-fils qui porte son nom une émouvante « Lettre à Ibrahim », on pourra dire sans hésiter : « L’identité par rapport à soi-même a cédé la place à la notoriété acquise qui envahit tout. »

En notre âme et conscience.

« C’était un de ces enfants qui ont père et mère et qui sont orphelins… »(Victor Hugo)Sur la photo sépia du jeune écolier en chandail de pensionnaire, au visage déjà régulier et aux traits parfaitement dessinés, ce sont surtout les yeux qui captivent : longs et beaux, à la fois langoureux et pénétrants, ils regardent au loin, bien au-delà de l’objectif, vers un avenir inconnu et des lendemains qui ne chantent pas encore… Malgré leur indéniable tristesse, une certaine détermination se dégage déjà du regard résolu de l’adolescent.Une enfance atypique que celle de notre héros : avant sa naissance, ses parents – un père maronite de Zahlé, médecin dans l’Armée libanaise, bel homme à l’allure martiale dont il a hérité des traits, et une mère, jeune fille douce et bien élevée, issue d’une...
commentaires (1)

Merci Nada Chaoul pour cet excellent portrait. Rarement un seul homme a pu réunir tant de talent avec tant d’élégance, comme Ibrahim Najjar. Son apport pour le droit et son engagement politique pour la souveraineté libanaise sont inestimables. J’ajouterai, moi, une grande fidélité dans l’amitié.

BOUSTANI François

09 h 00, le 06 août 2026

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Commentaires (1)

  • Merci Nada Chaoul pour cet excellent portrait. Rarement un seul homme a pu réunir tant de talent avec tant d’élégance, comme Ibrahim Najjar. Son apport pour le droit et son engagement politique pour la souveraineté libanaise sont inestimables. J’ajouterai, moi, une grande fidélité dans l’amitié.

    BOUSTANI François

    09 h 00, le 06 août 2026

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