La modestie, la vraie, ne sied qu’aux très grands. Le Dr Bahige Tabbarah avait la modestie seyante. Ministre de la Justice de la dernière décennie du XXe siècle (et aussi du début des années 2000), il a tellement bien incarné ce ministère qu’il a longtemps servi de jalon à ses prédécesseurs et à ses successeurs : ils étaient ministres de la Justice avant ou après lui. Entrer dans le bureau du cinquième étage du bâtiment du ministère a toujours été pour moi entrer dans son bureau à lui, même si le titulaire avait changé et l’occupait avantageusement.
Docteur en droit, grand avocat et conseiller juridique, lecteur assidu, auteur de remarquables études, sa curiosité intellectuelle n’avait d’égale que sa courtoisie : il savait donner la parole à ses interlocuteurs et en tirer profit. Les livres juridiques qui tapissaient les murs de son bureau (livres lus, aux pages cornées et annotées, et non pas livres-
bibelots des habituelles collections reliées), les notes qu’il prenait durant les discussions, les questions fines qu’il posait, étaient la meilleure indication de l’esprit qui l’animait.
Privatiste de profession, il était devenu un constitutionnaliste de renom. C’est avec lui que le ministère s’était doté d’une commission de modernisation des lois qui a regroupé des juristes de toutes les spécialités, permettant un très riche brassage d’idées, et dont ont émané nombre de rapports, études et projets de loi.
Dès le lendemain de l’assassinat du président Rafic Hariri, le Dr Tabbarah a saisi l’envergure du défi que posait cette affaire au Liban, encore sous occupation. Lui qui venait d’écrire dans la préface d’un de mes ouvrages paru à la même époque que « la protection que le pouvoir judiciaire est appelé à garantir exige que ce pouvoir soit libre de toute intervention externe et surtout de la tentation fréquente du politique de lui dicter sa volonté », et qui était un spécialiste des rouages de la justice et de l’État de droit, a immédiatement mis sur les rails la réflexion qui allait mener, ultérieurement, à l’établissement d’un tribunal spécial international pour juger cette affaire. Élu la même année député de Beyrouth, sa présence dans l’hémicycle, face aux bancs du gouvernement où il avait longtemps siégé, a fait profiter le pouvoir législatif de la sagesse et de la science dont il avait fait montre au sein du pouvoir exécutif.
Fin connaisseur de la politique libanaise et arabe, familier du tissu social national, il a incarné la figure de l’homme d’État modéré et ouvert. Avec lui disparaît une des belles figures qui ont fait le Liban.

