Exposée au Met de New York, la toile de Raphaël « La Vierge à l’Enfant avec le petit saint Jean-Baptiste » dans un paysage (La Madone d’Albe), vers 1509-1511. Prêt de la National Gallery of Art, Washington/Photo Site Web du Metropolitan Museum
L’exposition « Raphaël : Sublime Poetry », qui se tient au Met à New York jusqu'au 28 juin 2026, s’impose d’emblée comme un événement majeur de la scène artistique internationale. Première rétrospective exhaustive consacrée à Raphaël aux États-Unis, elle réunit plus de 200 chefs-d’œuvre – peintures, dessins et tapisseries – offrant un panorama sans précédent de la carrière de l’artiste, de ses débuts à Urbino jusqu’à son apogée romaine.
Point d’aboutissement d’un projet mûri pendant près d’une décennie, cette exposition vient clore une ambitieuse trilogie consacrée aux maîtres de la Renaissance, après Léonard de Vinci et Michel-Ange. « Sept à huit ans de travail », souligne à L’Orient-Le Jour le directeur du Met, Max Hollein, pour un projet qu’il décrit comme « la plus grande et la plus importante exposition » de cette série. Mais au-delà de son ampleur, c’est son ambition intellectuelle qui frappe : restituer Raphaël dans toute la richesse de son génie, loin de l’image figée d’un peintre de la perfection idéale.
Car, comme le rappelle la conservatrice Carmen C. Bambach, Raphaël fut « l’un des plus grands influenceurs de tous les temps, admiré pendant des siècles comme modèle absolu ». Son œuvre ne se réduit pas à l’harmonie formelle : elle déploie une puissance poétique et une intelligence narrative qui continuent de résonner aujourd’hui. « Avec Raphaël, on voit qu’il est concentré non seulement sur la beauté, mais aussi sur un aspect très poétique dans sa manière de représenter le corps humain et les relations entre les êtres. »

À Rome : « le prince des peintres »
Né Raffaello di Giovanni Santi, formé par son père puis dans l’atelier de Pietro Perugino, Raphaël incarne très tôt une synthèse rare entre rigueur technique et sensibilité humaniste. À Florence, il s’impose comme l’égal des plus grands avant de devenir, à Rome, le « prince des peintres », favori des papes et figure centrale d’un système de création déjà presque moderne.
C’est cette trajectoire fulgurante, nourrie d’influences et de rivalités – au premier rang desquelles celle qui l’oppose à Michel-Ange –, que l’exposition restitue avec une acuité remarquable. Elle révèle un artiste à la fois héritier et inventeur, dont l’œuvre, traversée par la tension entre peinture et poésie, incarne l’un des sommets de la Renaissance.
« Cette exposition sans précédent offre un regard révolutionnaire sur le génie et l’héritage de Raphaël, véritable titan de la Renaissance italienne », souligne Max Hollein. « C’est une occasion exceptionnellement rare de découvrir l’étendue fascinante de son génie créatif à travers certaines de ses œuvres les plus emblématiques, rarement prêtées, dont beaucoup n’ont jamais été réunies auparavant. »
La commissaire Carmen C. Bambach a consacré près de huit années à orchestrer cette exposition, d’une ampleur comparable à la grande rétrospective romaine de 2020 pour le 500e anniversaire de la mort de l’artiste, et deux fois plus vaste que celle de la National Gallery de Londres.

Des prêts d’une ampleur exceptionnelle
L’exposition se déploie selon un parcours chronologique, mettant en dialogue dessins, peintures et œuvres dans d’autres médiums, révélant un narrateur hors pair et une attention constante à la figure humaine – du nu à la Vierge.
Sa force réside dans la qualité et la rareté des prêts réunis. Les œuvres proviennent des plus grandes institutions internationales : le Louvre, les musées du Vatican, les Offices de Florence, le Prado, la National Gallery de Londres, la National Gallery of Art de Washington, l’Albertina de Vienne ou encore le British Museum. Une telle concentration d’œuvres, souvent dispersées et rarement prêtées, constitue en soi un événement, permettant de reconstituer, pour la première fois aux États-Unis, une vision globale et cohérente de l’œuvre de Raphaël.
Parmi les pièces phares, La Madone d’Albe – La Vierge à l’Enfant avec le petit saint Jean-Baptiste –, conservée à la National Gallery of Art, incarne l’idéal d’harmonie de la Haute Renaissance. Sa composition circulaire, son équilibre parfait et la douceur des figures en font un sommet du langage raphaélesque. Elle est présentée avec ses dessins préparatoires du musée des Beaux-Arts de Lille, offrant un accès rare au processus créatif de l’artiste.
Autre chef-d’œuvre : le Portrait de Baldassare Castiglione, prêté par le Louvre, souvent considéré comme l’un des plus grands portraits de la Renaissance. Par la subtilité du regard, la retenue de la posture et la profondeur psychologique, Raphaël y atteint une évidence qui transcende la simple représentation.

Favori des papes et architecte d’un système
Appelé à Rome, Raphaël devient l’artiste favori des papes, notamment de Jules II puis de Léon X. Il incarne une figure nouvelle : créateur, mais aussi organisateur et chef d’atelier. À la tête d’équipes structurées, il multiplie les projets monumentaux, des fresques du Vatican aux grandes commandes décoratives, tout en développant une stratégie moderne de diffusion par la gravure.
Cette dimension entrepreneuriale, souvent sous-estimée, est au cœur de son influence durable. Raphaël ne peint pas seulement : il conçoit un langage visuel appelé à se diffuser dans toute l’Europe.
« Ces années consacrées à la préparation de cette exposition ont été une occasion extraordinaire de renouveler ma compréhension de cet artiste monumental », souligne Carmen C. Bambach. « C’est une opportunité passionnante d’explorer sa personnalité artistique à travers la puissance visuelle, la profondeur intellectuelle et la sensibilité de ses images. »
Bien qu’il n’ait vécu que 37 ans, Raphaël fut considéré pendant des siècles comme le sommet de la perfection artistique. « Raphaël fut admiré pendant plus de trois siècles, rappelle Carmen C. Bambach. Sa renommée surpassa celle de ses contemporains, et son œuvre servit de modèle à des générations d’artistes (…) L’élégance et la force dramatique de son imagerie conservent le pouvoir d’évoquer l’ancienne maxime selon laquelle ‘‘la peinture est une poésie muette, et la poésie une peinture aveugle’’. »
L’artiste multitâche et la rivalité féconde
Pendant que Michel-Ange, enfermé dans la chapelle Sixtine, travaillait à ses fresques, Raphaël s’en inspira profondément, allant jusqu’à s’y introduire en secret. Les dessins présentés témoignent de cette évolution vers une monumentalité accrue, notamment dans la Stanza di Eliodoro.
Formé chez le Pérugin, il dépasse rapidement ce modèle, introduisant une intensité narrative nouvelle. À Rome, il dirige un atelier structuré lui permettant de produire à grande échelle tout en se consacrant à l’invention. Sa collaboration avec le graveur Marcantonio Raimondi marque une révolution : la diffusion de ses images par l’estampe assure une postérité européenne durable.
Tapisseries monumentales : le choc de Madrid
Le pape Léon X lui confie la conception de tapisseries monumentales destinées à la chapelle Sixtine. Conçues dès 1515 et tissées à Bruxelles, ces œuvres somptueuses deviennent des instruments de prestige politique.
Fait exceptionnel, ces tapisseries sortent pour la première fois de Madrid : l’ensemble ayant appartenu à Philippe II d’Espagne est ici présenté, offrant une occasion unique d’en mesurer la puissance visuelle. Elles témoignent d’une conception élargie de l’image, à la fois artistique, politique et cérémonielle.
Avec « Raphaël : Sublime Poetry », le Met signe l’aboutissement d’un cycle et la réhabilitation d’un génie trop souvent simplifié. « C’est presque la conclusion d’une grande trilogie », confie Max Hollein. Une exposition magistrale, à la hauteur d’un artiste qui demeure, cinq siècles plus tard, l’un des sommets absolus de l’histoire de l’art.
Rendez-vous avec Raphaël
Le Met proposera une série de programmes éducatifs et publics en lien avec l’exposition. Le 18 avril, « Raphael Up Close: Perspectives on Research » (Raphaël de près : regards sur la recherche) réunira, lors d’un symposium d’une journée, un groupe international d’historiens de l’art et de conservateurs afin de présenter de nouvelles découvertes sur le processus créatif de Raphaël. Le 17 mai, « Sunday at The Met: Raphael and His Legacy » (Les dimanches au Met : Raphaël et son héritage) donnera lieu à des interventions de spécialistes de premier plan autour de certains des projets les plus emblématiques de Raphaël, qui ont influencé des générations d’artistes pendant des siècles.


