Murmuration de Sylvie Germain, Albin Michel, 2026, 199 p.
À soixante-douze ans, pour son trente-huitième opus, Sylvie Germain aborde le thème de l’emprise des mots et du pouvoir du langage, à travers le récit d’un écrivain au crépuscule de sa vie, devant un bilan peu reluisant et qui pose question.
Rien à voir avec une autobiographie car la romancière, philosophe et enseignante, est l’autrice d’une œuvre considérable et diversifiée et a, à son actif, d’innombrables récompenses et prix, dont, entre autres, le prix Femina pour Jours de colère (1989), le prix Goncourt des lycéens pour Magnus en 2005, et le grand prix Jean-Giono pour Tobie des marais (1998).
Fidèle à sa quête du sens de la vie et de la condition et folie humaines, Sylvie Germain scrute dans Murmuration la fadeur du quotidien, le silence, la solitude, la mort, la guerre, l’absence, l’amitié, la sexualité, l’amour… Le tout enrobé d’un thème majeur : l’usage des mots, du langage, de l’écriture. Confrontation, fascination et fusion vont signer la perte du personnage central qui découvre à ses dépens, en lisant la poésie de Victor Hugo, que « les mots sont des êtres vivants ».
Sous de courts extraits d’Emily Dickinson, en exergue de plusieurs chapitres, le livre raconte l’histoire de Samuel Nart, qui signera par la suite ses écrits sous le pseudonyme de Tarn. Entre-temps, de son déclin de l’âge mûr au début du récit on remonte vers l’enfance et les jeunes années pour finir dans une chambre d’hôtel où il meurt seul. On revoit le film de sa vie à travers des épisodes retraçant l’éducation avec des parents taiseux couvant un drame familial ainsi qu’une série d’amours, d’amitiés, de rencontres. Au milieu de tout cela, le rapport aux mots qui révèlent, construisent, détruisent, isolent, trahissent, blessent, tuent…
Après un premier livre écrit à travers la découverte et l’éblouissement des mots, le succès est relatif et semble facile. À la récidive, c’est la douche froide et le public ne suit plus. Encore un essai et rien d’emballant. Suit alors le désir de vivre et un répit pour de longues années avec la plume et le papier. Trois femmes, Sigrid, Mathilde et Elsa le laisseront désemparé et insatisfait. Un enfant comme fils d’adoption qu’il ne saura garder. Un chien, plus chaleureux et amical qu’un humain, du nom de Tubutsch, en hommage à l’écrivain autrichien Albert Ehrenstein.
Un récit tissé de manière subtile, revenant sans cesse à ces mots, « les passants mystérieux de l’âme » qui déambulent… Des mots dangereux, libres, interdits (pensez aux dictatures et aux révolutions !), des mots qui bouleversent pour des frontières poreuses entre fiction et réalité.
Dans une écriture limpide, nourrie de poésie, subtile dans sa philosophie de parler des aspirations d’un écrivain qui réalise mais ne comprend pas son insuccès, Sylvie Germain compose une partition singulière et attachante. Peut-être aussi cruelle, quelque part. Pour tout littérateur ! Un diagnostic tendre mais sans concession sur le vécu et l’écrit. À travers cette articulation mélancolique et bien troussée du visible et de l’invisible, du palpable et de l’impalpable, reste cette insoluble énigme de la création littéraire. Un texte intense, d’une grande beauté devant l’effroi du drame de la page blanche.