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Le retour au bercail de Manal Salamé

Le retour au bercail de Manal Salamé

Habibi Beyrouth de Manal Salamé, La Tribu, 2026, 320 p.

Il y a quelques semaines, sur le plateau de La Grande Librairie, Wajdi Mouawad décrivait l’explosion d’une bombe comme « un surgissement très sec et effroyable qui arrive à l’intérieur de la tête, et recommence et recommence ». À lire Habibi Beyrouth, premier roman de Manal Salamé, on est frappé par l’écho de ces mots chez sa narratrice, Amal : « Première nuit à Beyrouth. Une détonation m’arrache à mon sommeil. Une bombe, ou quelque chose du genre, vient de tomber du ciel. (…) Je réalise que cette bombe, c’est dans ma tête qu’elle a retenti. »

Après dix-sept ans d’exil à Paris, Amal, à qui Salamé prête sa double nationalité libano-française et sa passion pour la photographie, revient au Liban. Le prétexte de ce séjour tient en un geste simple : obtenir une carte d’identité. Très vite cependant, cette démarche administrative révèle une quête plus intime, celle des origines. « Tu veux juste quelque chose qui te rappelle qui t’es », lui dit sa sœur Salma. Car tout, chez elle, vacille : son prénom qu’elle a francisé en Amélie pour effacer toute marque arabe ou musulmane, sa langue qui glisse et se déforme, sa mémoire fragmentée, et ce pays natal qui lui échappe et qu’elle tente pourtant de retrouver : « Et un matin, je me suis réveillée en rêvant que le Liban avait disparu des cartes et que je ne parlais plus l’arabe. »

À travers les déambulations d’Amal, appareil photo à la main, Habibi Beyrouth esquisse une chronique du Liban où l’intime se noue sans cesse à l’histoire collective, dans une veine caractéristique du roman contemporain libanais. Le récit traverse ainsi plusieurs séquences majeures (guerre « civile », invasions israéliennes, occupation syrienne, révolution du 17 octobre 2019, explosion du port…), dans une narration plutôt éclatée où les événements apparaissent à travers des scènes vécues et des souvenirs de famille. La guerre, par exemple, ne se lit pas seulement par les bombardements, mais dans cette « valise de la fuite » également, prête près de la porte, ou dans ces soirées passées à fumer, boire et danser sous les bombes – autant d’actes de survie car « aucune guerre n’est assez grave » pour suspendre la vie des Libanais. Une réalité qui, au moment même où ces lignes s’écrivent, n’a pas changé.

Mais au-delà de cette capacité à avancer contre vents et marées, on découvre un pays traversé d’ingérences et de dépendances, où la souveraineté est toujours négociée ; un peuple à la mémoire courte et sélective, qui ne fait pas l’effort de dompter ses démons mais qui les nourrit davantage ; et une société enlisée dans les mêmes logiques de pouvoir. Un Liban « encore en gestation, comme il l’est depuis sa création ».

Et c’est dans les territoires chiites, communauté dont Amal est issue, que cette réalité se donne le plus nettement à voir. Dès la sortie de l’aéroport, la narratrice constate que « la première avenue (…) a été rebaptisée en hommage à l’imam Khomeiny (…) Puis nous sommes accueillis par un portrait du général Qassem Soleimani (…) Partout où son pouvoir s’installe, le Hezbollah plante son étendard jaune et exhibe son allégeance à l’Iran », ce qui résonne d’autant plus aujourd’hui, alors que le parti jaune s’est de nouveau engagé dans une guerre régionale, fournissant à Israël un prétexte pour intensifier les bombardements au Liban et causer d’énormes dégâts. Le lecteur comprend dès les premières pages qu’Amal n’adhère pas à ce projet mais en subit les effets, parce qu’au Liban, et plus encore dans le cas de la communauté chiite, l’appartenance religieuse se confond avec une position politique. C’est précisément cette confusion que le texte déconstruit, en peignant une autre réalité, celle des chiites qui ne se reconnaissent ni dans le Hezbollah ni dans le parti AMAL, et qui sont souvent rejetés dans leur propre milieu : « toi et ta famille, vous ressemblez pas à des chiites ».

Pour autant, le roman évite toute lecture univoque et restitue une ambivalence profonde, à travers des personnages, pris dans des logiques qui les dépassent et qui comprennent très bien ce qui se joue, sans pouvoir s’en extraire. Le chauffeur de taxi qui emmène Amal à Nabatiyé lui avoue par exemple que le Hezb est à la fois celui qui « a pris sous son aile les chiites » lorsque le gouvernement était absent, mais aussi celui qui a « chassé Israël et ouvert la porte à l’Iran », imposant un « État dans l’État ».

Manal Salamé touche ainsi à la complexité d’un pays trop souvent réduit à quelques clichés comme la fameuse « résilience » dont elle interroge le prix : des blessures encore à vif, un espoir fragile et un avenir incertain. À travers Amal, le lecteur traverse une palette d’émotions : déception, colère, mais aussi tendresse et humour… Autant de nuances qui racontent un pays au « goût de zaatar et de poussière », à la fois familier et âpre, nourricier et hostile, que l’on critique autant qu’on y tient. Impossible à saisir. Impossible à quitter.


Habibi Beyrouth de Manal Salamé, La Tribu, 2026, 320 p.Il y a quelques semaines, sur le plateau de La Grande Librairie, Wajdi Mouawad décrivait l’explosion d’une bombe comme « un surgissement très sec et effroyable qui arrive à l’intérieur de la tête, et recommence et recommence ». À lire Habibi Beyrouth, premier roman de Manal Salamé, on est frappé par l’écho de ces mots chez sa narratrice, Amal : « Première nuit à Beyrouth. Une détonation m’arrache à mon sommeil. Une bombe, ou quelque chose du genre, vient de tomber du ciel. (…) Je réalise que cette bombe, c’est dans ma tête qu’elle a retenti. »Après dix-sept ans d’exil à Paris, Amal, à qui Salamé prête sa double nationalité libano-française et sa passion pour la photographie, revient au Liban. Le prétexte de ce séjour tient...
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