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Culture - Sortir (Malgré Tout) À Beyrouth

Eugène Debbane grave Beyrouth et ses ruines dans l’acier

De retour au Liban après trois décennies, l’artiste dévoile à Blue Rose des œuvres d’acier où se superposent paysages, vestiges urbains et fragments du temps.

Eugène Debbane grave Beyrouth et ses ruines dans l’acier

La ligne verte de Beyrouth pendant la guerre civile des années 1980 : Eugène Debbane en grave les cicatrices dans l’acier, transformant la destruction en mémoire. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour

Beyrouth a toujours été une ville de strates – des ruines recouvertes par de nouvelles destructions, des récits effacés puis remplacés par d’autres. Dans l’œuvre d’Eugène G. Debbane, ces couches ne sont pas peintes : elles sont gravées dans l’acier.

À la galerie Blue Rose Beirut, à Achrafieh, l’artiste présente « Peau de nuit », sa première exposition personnelle au Liban depuis plusieurs décennies. Eugène Debbane y transforme des plaques de métal en fragments de mémoire : bâtiments marqués par la guerre, sites architecturaux disparus, paysages suspendus entre passé historique et présent contemporain. Les surfaces rouillent, se corrodent et se transforment avec le temps – à l’image de la ville qui les a inspirées.

À l’intérieur de Blue Rose, des poutres de béton brut – marquées d’anciens graffitis arabes – encadrent les panneaux d’acier de Debbane. De loin, les œuvres ressemblent presque à des photographies. L’illusion se dissipe à mesure que l’on s’en approche : apparaissent alors les fines incisions gravées dans le métal, les détails des surfaces oxydées et les jeux de lumière qui parcourent ces reliefs texturés. Plus le regard s’attarde, plus les images semblent émerger de la matière elle-même.

« Je travaille le métal depuis mes débuts, confie l’artiste. C’est un matériau très spécifique à mon travail. J’aime cette matière et la manière dont elle réagit. Ce n’est pas comme une peinture ordinaire. »

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L’exposition, présentée jusqu’au 11 avril, rassemble des œuvres réalisées entre 2018 et 2026. Pour l’artiste, elle marque aussi un moment charnière.

« J’ai vécu à l’étranger pendant trente ans, dit-il. Je suis revenu récemment m’installer au Liban. Je recommence ici une nouvelle vie. » Avant de quitter le Liban, son rapport aux images avait déjà croisé celui de la presse. Dans les années 1980, Eugène Debbane avait travaillé comme illustrateur pour L’Orient-Le Jour, publiant ses dessins dans le quotidien au début de sa carrière.

Eugène Debbane devant une œuvre en acier représentant l’enseigne « L’Orient » du cinéma Rivoli à la place de Martyrs, Beyrouth, fragment d’un paysage urbain disparu que l’artiste grave dans la mémoire du métal. Photo Rayanne Tawil/L’Orient-Le Jour
Eugène Debbane devant une œuvre en acier représentant l’enseigne « L’Orient » du cinéma Rivoli à la place de Martyrs, Beyrouth, fragment d’un paysage urbain disparu que l’artiste grave dans la mémoire du métal. Photo Rayanne Tawil/L’Orient-Le Jour

Son retour répond à une motivation plus profonde. Après des années consacrées au design, à l’illustration et à la direction artistique, Eugène Debbane a ressenti le besoin de revenir à quelque chose de plus durable. « Au bout de quelques années, j’ai réalisé que tout ce que je faisais était très éphémère, dit-il avec franchise. J’avais besoin de revenir à l’art, à quelque chose d’ancré, qui laisse une trace. »

Beyrouth gravée dans le métal

Une grande partie du travail de Debbane se concentre sur Beyrouth. « J’ai toujours été obsédé par Beyrouth et par la manière dont la ville est faite de couches », explique-t-il.

Une œuvre, en particulier, condense cette fascination : une représentation saisissante de la ligne verte pendant la guerre civile libanaise. Les bâtiments y apparaissent fracturés et abandonnés, leurs silhouettes gravées avec précision dans la surface d’acier. Entre les ruines, la végétation progresse silencieusement. L’image s’appuie sur une photographie prise par l’artiste lui-même il y a plusieurs années. Pendant la guerre, la ligne verte marquait la frontière dangereuse séparant Beyrouth-Est et Beyrouth-Ouest, un territoire que peu osaient franchir.

Aujourd’hui, la nature pousse là où la vie s’était arrêtée. « Beaucoup de gens sont fascinés par les maisons abandonnées, observe Eugène Debbane. J’ai un rapport très nostalgique à ces lieux. » L’architecture domine largement son langage visuel. Ruines, colonnes et structures historiques traversent l’exposition, révélant la fascination de l’artiste pour le patrimoine bâti. Les ruines monumentales de Baalbeck reviennent ainsi régulièrement dans son travail.

De l’Œuf de Beyrouth à Baalbeck, en passant par une capitale meurtrie par la guerre, Eugène Debbane fait de l’acier une cartographie sensible de l’histoire libanaise. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour
De l’Œuf de Beyrouth à Baalbeck, en passant par une capitale meurtrie par la guerre, Eugène Debbane fait de l’acier une cartographie sensible de l’histoire libanaise. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour

« Baalbeck est une obsession », reconnaît l’artiste. Le temps joue également un rôle actif dans le processus de création. Eugène Debbane traite le métal presque comme une surface vivante. « J’utilise le temps comme un allié, explique-t-il. J’emploie des acides et je laisse les pièces dehors. Certaines restent exposées pendant des années avant que je n’y revienne. »

Un petit espace pour de grandes conversations

L’exposition se déploie dans le cadre intimiste de Blue Rose Beirut, une plateforme culturelle fondée par Caroline Tarazi. Celle-ci tient à préciser que Blue Rose n’a jamais été pensée comme une galerie au sens classique du terme. « Blue Rose n’est pas vraiment une galerie, explique-t-elle. C’est plutôt une plateforme culturelle destinée à accompagner et à faire émerger des artistes et des voix locales. »

Le lieu soutient des artistes dont les œuvres abordent les enjeux sociaux contemporains tout en participant à la préservation du patrimoine culturel de Beyrouth. Nombre de ceux qui y exposent ont passé des années à l’étranger avant de revenir montrer leur travail au Liban. « La dernière fois qu’Eugène a exposé ici remonte à une trentaine d’années », rappelle Caroline Tarazi. Il est parti en France, où il a développé son travail d’artiste, et aujourd’hui il est prêt à être redécouvert ici.

Des esquisses d’Eugène Debbane restituent des fragments du paysage urbain libanais. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour
Des esquisses d’Eugène Debbane restituent des fragments du paysage urbain libanais. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour

La programmation de Blue Rose ne se limite pas aux arts visuels. Lectures de poésie, séances d’écoute musicale et rencontres informelles animent régulièrement l’espace, attirant à la fois les habitants du quartier et de jeunes visiteurs qui découvrent le lieu pour la première fois. « Nous ne programmons pas pour vendre, insiste Caroline Tarazi. Nous programmons pour la qualité et pour la rencontre humaine. »

Dans le climat actuel de Beyrouth, elle voit dans ces rassemblements autour de l’art un geste en soi. « Le simple fait de nous réunir est déjà une forme de résistance, dit-elle. Parfois, se retrouver autour des gens, de l’art et de la conversation est la seule résistance qui nous reste. »

De la ville au paysage

Si Beyrouth domine une grande partie des images d’Eugène Debbane, l’exposition révèle aussi une évolution plus discrète dans sa pratique. « Je m’oriente davantage vers la nature – la mer, les montagnes et les arbres », explique-t-il. Depuis son retour au Liban, l’artiste vit dans les montagnes, un environnement qui a influencé ses œuvres les plus récentes. Les arbres y apparaissent souvent, isolés, presque symboliques.

À la Blue Rose Art Gallery de Beyrouth, les œuvres d’Eugène Debbane composent une vision fragile et méditative du Liban. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour
À la Blue Rose Art Gallery de Beyrouth, les œuvres d’Eugène Debbane composent une vision fragile et méditative du Liban. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour

« En réalité, je représente presque toujours le même arbre, confie-t-il. C’est une icône. C’est la seule chose que l’on peut vraiment dire propre au Liban. » L’architecture reste néanmoins profondément inscrite dans son regard. Même ses paysages portent la perspective rigoureuse de quelqu’un de fasciné par les formes construites. « J’aime beaucoup l’architecture, dit-il. Cela montre que ce que je fais reste, au fond, très architectural. »

Il en résulte un ensemble d’œuvres qui circule entre mémoire et matière – entre le métal rouillé et les images fragiles qu’il retient. Pour Eugène Debbane, l’enjeu n’est pas d’expliquer la ville, mais d’inviter à la regarder autrement. « Simplement le besoin de contempler, conclut-il. De redécouvrir des choses que l’on n’avait peut-être jamais vues de cette façon. »

Beyrouth a toujours été une ville de strates – des ruines recouvertes par de nouvelles destructions, des récits effacés puis remplacés par d’autres. Dans l’œuvre d’Eugène G. Debbane, ces couches ne sont pas peintes : elles sont gravées dans l’acier.À la galerie Blue Rose Beirut, à Achrafieh, l’artiste présente « Peau de nuit », sa première exposition personnelle au Liban depuis plusieurs décennies. Eugène Debbane y transforme des plaques de métal en fragments de mémoire : bâtiments marqués par la guerre, sites architecturaux disparus, paysages suspendus entre passé historique et présent contemporain. Les surfaces rouillent, se corrodent et se transforment avec le temps – à l’image de la ville qui les a inspirées.À l’intérieur de Blue Rose, des poutres de béton brut – marquées d’anciens...
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