Des membres de la Défense civile et des équipes de secours recherchent des survivants, le 9 février 2026, dans les décombres d’un vieil immeuble résidentiel qui s’est effondré à Tripoli. Photo Anwar Amro / AFP
Au Liban, même la mort ne fait plus de bruit.
Dimanche 8 février. A Tripoli, un immeuble s’effondre. Treize personnes – des familles entières – sont ensevelies sous les décombres. Un autre bâtiment s’était déjà écroulé deux semaines plus tôt, fauchant d’autres vies. La ville ne découvre pas le danger : elle y vit depuis des années. Des bâtiments fissurés, des quartiers entiers laissés dans la précarité... et un État absent. Comme si l’on attendait, encore une fois, que la catastrophe suivante serve de preuve. Certes, ce qui s’est produit n’efface en rien la responsabilité écrasante de ceux qui ont détruit Tripoli pendant des décennies. Ces élites qui ont toujours considéré cette ville comme un réservoir électoral ou un décor pour leurs ambitions nationales. A Tripoli, ce ne sont pas les murs qui ont lâché en premier, ce sont les consciences. Les immeubles ne se sont effondrés qu’après des années d’effondrement politique. Mais gouverner, ce n’est pas seulement hériter d’un champ de ruines : c’est aussi agir tant qu’il en est encore temps.
Au Liban, on a l’impression qu’on ne gouverne plus pour protéger la société, mais pour survivre au milieu de ses ruines. Et c’est cela, peut-être, la forme la plus aboutie de la catastrophe. La mort devient alors un choix par défaut. Au Sud, elle est imposée par la guerre des autres. Elle fait des victimes chaque jour. Lundi 9 février. Un enfant de trois ans est tué avec son père dans une frappe israélienne à Yanouh. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils passaient au mauvais endroit, au mauvais moment. Cet enfant est mort dans une guerre qu’il n’a pas choisie, déclenchée par une milice armée au nom d’un « projet » qui n’est pas celui des Libanais.
Dans n’importe quel pays « normal », ces événements auraient provoqué un choc, une onde de colère, une mobilisation. Ici, ils se sont ajoutés au flux continu de l’horreur, digérés comme de simples rubriques. Nous ne parlons plus de citoyens, d’enfants, de familles, mais de « bilans », de « victimes », de « chiffres ». De dommages collatéraux. Cette dérive qui permet de transformer une vie en variable, un enfant en erreur de calcul. Un jargon inventé pour déresponsabiliser la force et neutraliser la conscience. Quand un immeuble s’effondre, on invoque la fatalité. Quand un civil est tué, on invoque la guerre et la criminalité de l’ennemi.
C’est là que les mots de Naïm Kassem deviennent obscènes. Quand il parle d’unité », de « résistance », de « protection du peuple », il décrit un monde qui n’existe plus. Il recycle une narration morte. Il parle de victoires alors que des civils enterrent leurs enfants, vivent loin de chez eux ou se réveillent au bruit des bottes israéliennes sur le toit de leur maison... Il invoque la « force » alors que les habitants du Sud vivent sous la menace permanente et dans l’humiliation. Pourquoi ? Parce que le Hezbollah refuse – en attendant l’ordre iranien – de retourner dans le bercail de l’État. Son discours n’est plus un projet : c’est un mécanisme de déni. Et le déni est une autre forme de violence.
Dans ce paysage morose, une seule nouvelle a brièvement rompu la monotonie : la démission de Wafic Safa, le responsable sécuritaire du Hezbollah. L’homme qui, pendant des années, a incarné l’appareil de contrôle, d’intimidation et de gestion de l’ombre du parti. Celui-là même qui avait orchestré la mise en scène provocatrice de Raouché, quand le rocher, symbole naturel de Beyrouth, avait été transformé en écran de propagande hezbollahie. Sur ce rocher, Safa a scellé sa propre chute. Mais une démission suffit-elle pour celui qui a – entre autres – tenté d’enterrer la vérité sur l’explosion du port de Beyrouth ? Plus de 200 morts. Une capitale mutilée. Et une justice toujours pas rendue.
Au Liban, l’impunité n’est pas un dysfonctionnement. C’est une politique. C’est elle qui relie le port de Beyrouth à Tripoli, et Tripoli au Sud. Les mêmes logiques produisent les mêmes morts. Un pays où la vie ne vaut plus grand-chose. Un pays où les responsables sont protégés et où les victimes sont classées.
Tant que des hommes comme Wafic Safa ne seront pas traduits en justice, tant que Naïm Kassem continuera à vendre une guerre comme une vertu, et tant que l’État restera enfermé dans une logique de réaction au lieu de prévention, le Liban restera ce qu’il est devenu : une terre où l’on meurt beaucoup, et où personne ne paie jamais.



Tout a fait vrai…. et desesperant Merci d’appeler nos drames par leur nom
09 h 15, le 13 février 2026