Pour son premier roman, un véritable coup de maître, l’autrice Elin Anna Labba, journaliste sâme et petite fille de déplacés nomades du Nord, a déjà reçu en 2020 le Prix August, l’une des plus importantes récompenses littéraires suédoises, pour une œuvre de documentation non fictionnelle. Elle dénonce la suppression d’une identité, le chamboulement d’une communauté, la transformation d’une nature, un crime écologique, une tragédie humaine, une inconcevable table rase.
En parfaite continuation de sa minutieuse défense documentée de sa communauté nomade d’éleveurs de rennes et d’un paysage superbe défiguré, ce livre touchant, au titre intriguant, qu’elle vient de publier : Je suis la mer.
Il ne s’agit pas ici seulement de la mer comme le suggère le titre de l’opus. C’est loin, bien loin de là… Bien sûr, la mer est omniprésente en littérature : on n’a qu’à citer la fascination qu’elle a exercée sur d’innombrables auteurs, de tous les temps, d’Homère à Victor Hugo en passant par Pierre Loti, Jules Verne, Michel Tournier, Melville, Hemingway, London, Stevenson, Defoe, Conrad… Et Elin Anna Labba vient d’ajouter sa touche personnelle et singulière à cette liste guère exhaustive. Une touche qui mêle en toute ardente poésie, paysage d’une beauté à couper le souffle, réalité humaine brusquement démunie, flots destructeurs et dévastateurs. Une apocalypse écologique qui saccage tout par sa masse déchaînée et charrie vie humaine et faune végétale, cadre familier, villages, constructions et identités…
Imaginez des lacs, des affluents et des ruisseaux qui se déversent dans un barrage transformé en mer et tout cela craque brusquement… C’est ce que raconte ce livre où les rescapés et tous ceux qui sont engloutis par les flots ont une voix. Des voix à la fois incantatoires et sans véhémence grandiloquente. Et ces images saisissantes d’un univers détruit, dont les voix, la présence et les témoignages voudraient se refaire une vie dans un système émergent, ont frappé Jean-Marie Gustave Le Clézio, prix Nobel de littérature en 2008, qui signe là une longue et élogieuse préface. En substance, comme une alerte et un sésame pour éclairer cette histoire, ces premières lignes : « Cela s’est passé à Myran, au bord du lac, les eaux bloquées par le barrage ont commencé à monter, à envahir les habitations, les prairies et les forêts environnantes. C’est le dernier chapitre d’une longue histoire qui commence en 1751 lors de la fondation des grandes nations scandinaves, Norvège, Danemark, Finlande et Suède, et la signature du ‘‘codicille lapon’’ la liberté qui garantissait aux Samis de franchir les frontières avec leurs troupeaux de rennes. »
Mais bien sûr, cela allait déraper pour aboutir à une situation insupportable. Comme une variation de ce qui s’est passé chez les Inuits ou les Amérindiens… Ce livre, aux verbes choisis et aux dialogues empruntés au quotidien, ressuscite les lieux saccagés et enfouis, flirte avec la nostalgie des souvenirs, parle des liens familiaux, donne la prééminence aux femmes dans leur labeur et détermination à mieux vivre, leurs luttes pour sauvegarder des droits gommés par des administrations autoritaires.
Écrit dans une langue simple et poétique, truffé de termes samis (avec un riche lexique de plus de 150 expressions autochtones en fin d’ouvrage !) et parfaitement traduit par Françoise Sule, ce premier roman d’une autrice douée et dévouée à une cause juste, aux confins d’un étrange exotisme, respirant toutes les beautés naturelles du Grand Nord européen, mérite toute l’attention, l’intérêt et le plaisir de lecture d’un grand public.
Je suis la mer d’Elin Anna Labba, traduit du suédois par Françoise Sule, Payot et Rivages, 2026, 432 p.