Vénus était une femme généreuse de son temps et de ses amitiés. Tous ceux qui ont eu la chance de la côtoyer le savent. Elle est restée en outre et jusqu’au bout, une grande lectrice qui n’hésitait pas, elle qui n’avait ni ordinateur ni téléphone portable, à écrire des lettres à ceux dont elle avait lu et aimé les livres. C’est ainsi que nous nous sommes rencontrées et nous avons recommencé, au fil des années. Jusqu’à la semaine dernière où je l’ai appelée, mais sa voix sortait à peine, elle semblait épuisée et m’a demandé de rappeler plus tard.
Je garde en mémoire de façon très vive une rencontre à caractère professionnel, pour un entretien donc, paru dans L’Orient littéraire de décembre 2015, suite à la parution de son roman La Femme qui ne savait pas garder les hommes. Toutes les choses qu’elle m’a dites ce jour-là m’ont profondément marquée et m’accompagnent depuis.
Elle se décrivait comme une voyante, une visionnaire, habitée par des images, des mots, des objets, des sensations, qui perdurent après la mort des êtres chers, « ces gens qui partent mais dont l’écho reste tellement présent ; leur odeur est sur les matelas et les oreillers, leur souffle imprègne les murs, la trace de leurs gestes s’est déposée sur les objets… » Elle se disait habitée, non par le souvenir, mais par la présence de ces si chers disparus, au point qu’elle affirmait : « Il y a en moi un côté halluciné, sinon je n’aurais pas été poète. Les mots me viennent d’on ne sait où, des mots que je ne pense pas. » La poésie était pour elle « un lieu de voyance ».
Parmi ces êtres chers, il y a certes ces hommes qu’elle dit n’avoir pas su garder, mais il y a surtout le frère poète, qui a sombré dans la folie et a été interné. « J’ai écrit mon premier poème sur le cahier de brouillon de mon frère et avec son stylo. » De ce frère, de la guerre civile, du Liban qu’elle a fini par quitter, il lui est resté une culpabilité qui ne l’a jamais quittée. « Cela a commencé par la culpabilité de la toute petite fille qui cueille des fleurs sauvages dans le champ du voisin et que ce dernier fait s’agenouiller pour demander pardon, pendant qu’un gros chien lui déchire la robe. Cette scène enfouie dans ma mémoire est remontée à la surface, première d’une longue série de scènes marquantes où je me suis trouvée en position de demander pardon. Pardon pour le frère emporté vers l’hôpital psychiatrique et qui appelle au secours. Pardon pour m’être trouvée en France, à l’abri de la guerre et entourée par les plus grands poètes et hommes de lettres, pendant que le reste de ma famille vivait sous les bombes. Pardon de n’avoir pas été à l’écoute des hommes qui ont partagé ma vie, dont je me suis très bien occupée, il est vrai, tenant la maison comme toute bonne épouse, mais toujours si pressée de repartir vers mes écrits, mes livres, ma poésie. » Car elle n’allait bien que lorsqu’elle écrivait, et la poésie est le seul pays où elle se sentait chez elle.
À la fin de cette rencontre, elle m’a confié : « Ce qui m’apporte une joie immense, qui est ma consolation dans cette vie, c’est la parution prochaine en février 2016 d’un recueil de poèmes dans la prestigieuse collection Poésie Gallimard. Depuis vingt ans, aucune femme n’y a été publiée. Il faut remonter à trente ans pour y trouver Emily Dickinson, Sylvia Plath ou Louise Labbé. Pierre Brunel a écrit une magnifique préface de dix-huit pages. Avec cette parution, je me sens comblée, je peux mourir en paix. »
C’est cela qui me console aussi, le vif espoir qu’elle soit partie en paix.