D.R.
En effeuillant mes souvenirs… de Alia Berti Zein, 2025, 383 p.
Il y a d’abord ce titre : écrit en lettres italiques blanches pleines et élégantes sur une jolie couverture printanière faite d’un champ d’herbes et de marguerites qu’une main féminine effeuille, sur fond de nuages légers, oh ! si légers, disparaissant à l’horizon d’un beau ciel bleu, il agit sur vous, au creux de l’hiver, comme un coup de fraîcheur bienvenu !
Il y a ensuite ce mot « effeuillant »… Si « effeuiller » évoque une fleur dont on arrache les pétales, les pages d’un livre qu’on tourne, les souvenirs et les illusions que le temps effiloche, il signifie aussi se dévoiler, se dépouiller, se mettre à nu…
Pourtant, pieusement dédié à la mémoire de ses parents, le livre de Alia Zein, malgré son titre, est loin d’être un journal intime, une feuille à scandales ou un pamphlet virulent ! Même si l’auteure, une avocate pionnière, a consacré une grande partie de sa carrière à militer pour la cause des femmes et le progrès social.
C’est en effet d’un militantisme non pas de rue, mais juridique, exercé dans un Liban d’avant-guerre qui est encore un État de droit dans lequel les valeurs de liberté et de modernité ne sont pas encore contestées, qu’il s’agit dans ce récit-nostalgie. Le récit du destin d’une jeune fille de bonne famille, élevée dans l’amour des livres par une mère française férue de lecture dont l’auteur préféré est Paul Bourget, membre de l’Académie française « incarnant la tradition et l’ordre moral de son époque ».
Clin d’œil du destin, c’est dans L’Orient littéraire que la jeune juriste fera ses premiers pas dans l’écriture, encouragée par André Bercoff, un camarade de la Faculté de droit qui en était alors le rédacteur en chef !
Voyage scolaire émouvant en Palestine durant la Semaine sainte avec les religieuses de son collège, les Sœurs franciscaines missionnaires de Marie, participation à des rassemblements universitaires en France durant lesquels la jeune étudiante en droit a l’occasion de rencontrer des juristes mythiques, comme Maurice Duverger, amitiés marquantes avec de grands Libanais, comme Camille Aboussouan, Raymond Eddé et Lady Yvonne Cochrane, couverture, pour L’Orient littéraire, des célèbres conférences du Cénacle libanais, tout un Liban d’ouverture, de culture, d’art et de beauté que l’auteure redessine, pour ses lecteurs, avec fidélité et grâce.
Sans suivre un ordre chronologique rigoureux qui aurait pu devenir lassant, Alia Zein relate aussi, dans un style aéré, aisé et agréable à lire, les moments forts d’une carrière juridique, culturelle et militante de qualité : présentation d’un programme radiophonique culturel en langue française, nomination à la Délégation permanente du Liban auprès de l’UNESCO à Paris, lutte pour la réforme des droits des femmes au sein d’une équipe d’avocates animée par l’inoubliable Laure Moghaizel couronnée de nombreux succès législatifs, présidence de Commission à l’Union internationale des avocats, participation à la Conférence mondiale de Pékin aboutissant à la ratification, par le Liban, de la fameuse Convention CEDAW sur l’élimination de toutes les formes de discrimination contre les femmes, et à de multiples voyages et congrès juridiques en qualité de membre du Conseil de l’Ordre des avocats de Beyrouth. Cela, sans compter son action au sein de diverses associations charitables et solidaires et celle menée auprès de La Ligue maronite.
Ce qui frappe dans ce livre, mis à part la belle qualité du papier et les photos sépia d’un Liban de lumière qui l’illustrent, c’est que le monde décrit par l’auteur est si dénué de tout conflit, si harmonieux, si lisse que l’on serait en droit de se demander s’il a vraiment pu exister.
Dans l’univers de Alia Zein, les parents sont honnêtes et travailleurs, réussissent dans leur profession et sont appréciés de leurs supérieurs. Le père et la mère s’aiment tendrement durant cinquante-cinq ans de vie commune et s’occupent de leurs enfants avec affection. Dans l’entourage familial, professionnel et social de la jeune femme, tout le monde est aimable et prévenant, l’apprécie, la soutient et l’encourage à aller de l’avant. Son mariage heureux avec un avocat apprécié, Me Maroun Zein, « fit la joie des deux familles et se compléta par la naissance de trois enfants qui, depuis leur enfance, comblent de joie et de satisfaction leurs parents »…
Est-ce son regard bienveillant, dû à la chance qu’elle reconnaît, d’avoir vécu une enfance heureuse, qui lui fait voir le monde ainsi ? Ou est-ce sa pudeur – celle-là même qui lui fait user d’une métaphore toute victorienne « j’étais en voie de famille » pour indiquer une grossesse – qui empêche la dame à la coiffure classique sage, toujours bien mise, amène et souriante, d’aller plus loin dans la voie des confidences ?
Ou peut-être est-ce, tout simplement, que le bonheur existe ?
Nous l’avons rencontré… en lisant ce livre de souvenirs savoureux.