La statue de Victor Hugo dans les jardins de la Villa Borghese à Rome. Photo d’illustration Bigstock
À la question : « Quel est le plus grand poète français ? », la réplique laconique d’André Gide en dit long : « Victor Hugo, hélas ! » Pourquoi cet énigmatique « hélas » ? Parce que le lyrisme d’Hugo, à la fois magistral et colossal, exprime, avec éclat et fracas, les sentiments humains les plus extrêmes – de l’explosion irascible des Châtiments à la méditation paisible des Contemplations. Si Hugo est avant tout un poète, il n’en demeure pas moins un homme de lettres accompli. Ses romans débordent d’un humanisme sublime, où la passion l’emporte sur la raison dans Notre-Dame de Paris, et où la rédemption transcende la condamnation dans Les Misérables. Quant à ses pièces dramatiques, elles exhalent un souffle à la fois torrentueux et majestueux, qu’il s’agisse de l’ardeur héroïque
d’Hernani ou de la ferveur tragique de Ruy Blas.
Si Hugo est plus traduit et célébré que tout autre écrivain français, sa vie, à la fois épique et tragique, demeure, en revanche, largement méconnue du grand public. Mais qui est donc l’homme derrière le mythe ? Il voit le jour à Besançon, en 1802, sous le nom de Victor-Marie Hugo. Benjamin d’une fratrie de trois garçons, il grandit dans un foyer déchiré entre une mère monarchiste, Sophie Trébuchet, et un père bonapartiste, Joseph Léopold Hugo. Ce dernier, officier de l’Empire, sillonne l’Europe au rythme des conquêtes napoléoniennes. Le jeune Victor voyage souvent avec sa mère, au gré des affectations militaires de son père. À travers ces périples, il découvre très tôt les atrocités de la guerre et les indignités de la misère, images gravées à jamais dans son esprit et qui influenceront plus tard ses écrits.
En 1809, Victor vit avec sa mère et ses frères à Paris, aux Feuillantines, un ancien couvent transformé en résidence. Le vaste jardin sauvage de l’endroit devient son royaume de rêveries et de flâneries. C’est dans ce cadre idyllique qu’il croise le regard envoûtant de sa voisine et camarade de jeux, Adèle Foucher, qui deviendra ultérieurement son épouse. Dans une ancienne chapelle du jardin se cache le général Victor Fanneau de La Horie, proscrit royaliste et ami de la famille. Il entretient une liaison amoureuse avec Sophie Trébuchet qui lui offre assistance dans sa clandestinité. Il est aussi le parrain du jeune Victor, ce qui explique leurs mêmes prénoms. En mal d’un père invariablement absent, le petit Hugo trouve en lui une affection et une inspiration quasi paternelles.
En 1811, le jeune Victor quitte Paris pour Madrid, où il est placé en pension, avec son frère Eugène, dans un rigoureux collège religieux à Madrid. Tous deux brillants élèves, ils n’en subissent pas moins les vexations de camarades espagnols hostiles à l’occupation napoléonienne. En 1812, il regagne les Feuillantines à Paris. Il n’y restera qu’un an, sa mère souhaitant déménager, d’autant plus que l’endroit évoque le souvenir douloureux de La Horie, arrêté puis exécuté pour conspiration contre l’Empire. En 1815, à la suite de la discorde de leurs parents, Victor et Eugène sont placés à la pension Cordier de Paris, encore plus sévère que celle de Madrid. Pour échapper à l’austérité du lieu, ils s’inventent un refuge lyrique où, en secret, ils composent leurs premiers vers.
À quatorze ans, animé d’une ambition juvénile, le jeune Victor écrit dans l’un de ses cahiers d’écolier : « Je veux être Chateaubriand ou rien. » En 1817, il frôle le triomphe absolu au concours de poésie de l’Académie française, son jeune âge ne jouant pas en sa faveur. Ce n’est que partie remise : deux ans plus tard, il remporte le prestigieux Lys d’or aux Jeux floraux de Toulouse pour une ode enflammée à Henri IV. Royaliste et admirateur de Chateaubriand, il fonde en 1819 avec ses frères la revue Le Conservateur littéraire, mêlant discussions politiques, inspirations poétiques et méditations philosophiques.
La mort soudaine de sa mère, en 1821, le bouleverse profondément, mais marque aussi son émancipation : il peut enfin épouser Adèle Foucher, union à laquelle sa mère s’était toujours opposée. Il la courtise avec une ardeur quasi obsessionnelle. La famille d’Adèle, toutefois, hésite à donner son consentement, doutant qu’un poète puisse vivre de sa plume. Hugo publie alors son premier recueil, Odes, qui remporte un vif succès et lui vaut une pension du roi Louis XVIII. Dès lors, le mariage devient possible. Seule ombre au tableau : son frère Eugène, lui aussi épris d’Adèle, sombre dans la folie. Les naissances du couple Hugo s’enchaîneront, à raison d’une tous les deux ans : Léopold (mort en bas âge), Léopoldine, Charles, François-Victor et Adèle.
Une fois marié, Hugo se consacre corps et âme à la littérature. En 1827, la préface de sa pièce Cromwell constitue un manifeste préromantique en faveur de la liberté créatrice au théâtre, présageant une rupture drastique avec les conventions classiques. Mais c’est en 1830, avec la première d’Hernani à la Comédie-Française, que cette révolution littéraire éclate de manière spectaculaire, opposant les défenseurs du classicisme aux partisans du renouveau. C’est un triomphe, et Hugo émerge comme le chef de file du romantisme. L’année suivante, la parution de Notre-Dame de Paris remporte un succès retentissant auprès d’un public toujours plus admiratif. Grâce aux revenus de ses œuvres, Hugo s’installe en 1832 dans une vaste demeure place Royale (aujourd’hui place des Vosges), où il recevra, pendant dix-huit ans, l’élite intellectuelle de Paris.
Cependant, la vie conjugale est loin d’être idyllique. Adèle, l’épouse, se sentant désabusée et délaissée par un mari bourreau de travail, entame alors une liaison amoureuse avec Sainte-Beuve, proche ami du couple. Bien que profondément blessé par cette double trahison, Hugo choisit néanmoins de ne pas rompre avec sa femme. Par la suite, Adèle lui impose la chasteté. De tempérament fougueux et amoureux, Hugo cherche alors l’affection auprès d’autres femmes. En 1833, lors de la représentation de Lucrèce Borgia, il rencontre Juliette Drouet, jeune actrice pétillante et séduisante, aux origines modestes et au passé déjà riche en passions et en liaisons. C’est le coup de foudre réciproque : elle renonce au théâtre et ne vivra plus que pour lui et par lui. Hugo, cependant, d’une jalousie excessive, lui impose une existence recluse, confinée dans une dépendance quasi esclavagiste.
En 1841, il est élu à l’Académie française après plusieurs tentatives infructueuses, ce qui est surprenant au vu de sa grande précocité et fécondité littéraire. Deux ans plus tard, le drame absolu survient : sa fille adorée Léopoldine, tout juste mariée, se noie dans la Seine. L’épreuve est d’autant plus cruelle qu’il n’apprend la terrible nouvelle que quelques jours plus tard, en feuilletant un journal, lors d’un voyage avec sa maîtresse Juliette. Père anéanti, il sombre dans une dépression silencieuse et perd le goût de l’écriture.
En 1845, il devient pair de France sous le titre de vicomte Hugo. Durant cette période, il entame une liaison passionnée de sept ans avec Léonie Biard, l’épouse du peintre François-Auguste Biard. Surpris en flagrant délit à ses côtés, il échappe au scandale grâce à son rang de pair de France. Insatiable de plaisir et de désir, il cède volontiers aux sollicitations éphémères des jeunes admiratrices séduites par son aura. Son appétit amoureux ne connaît pas de bornes : il convoite les femmes de toutes les origines sociales. Dans un carnet, il trace une simple croix pour marquer l’accomplissement de l’amour – un rite discret, presque religieux, qu’il perpétuera jusqu’au-delà de ses quatre-vingts ans.
En 1848, à la suite de la Révolution de Février, Hugo devient député de la Seine. Politicien de droite à ses débuts, il s’oriente progressivement vers la gauche, mû par ses convictions en faveur d’une plus grande justice sociale. D’abord favorable à Louis-Napoléon Bonaparte, il devient bientôt l’un de ses plus farouches opposants, surtout après le coup d’État du 2 décembre 1851. Menacé d’arrestation, il s’exile à Bruxelles, où il rédige Napoléon le Petit. Expulsé de Belgique, il gagne en 1852 l’île de Jersey, où il poursuit son réquisitoire satirique contre le despote en publiant Les Châtiments. À titre d’anecdote, c’est sur cette île brumeuse et houleuse qu’il s’adonne à d’étranges séances de spiritisme au moyen de « tables parlantes ».
Banni de Jersey en 1855, il trouve refuge sur l’île voisine de Guernesey. Grâce au succès de son recueil Les Contemplations, il acquiert en 1856 une vaste bâtisse blanche perchée sur une falaise surplombant la Manche. Il la baptise Hauteville House et la décore de façon excentrique et authentique, y imprimant partout son empreinte personnelle. Cette acquisition scelle son exil : devenu propriétaire, il ne risque plus l’expulsion. Sa maîtresse Juliette s’installe elle aussi dans une résidence voisine, au grand dam d’Adèle, son épouse, qui ne consentira à accepter cette persistante femme de l’ombre qu’une décennie plus tard.
C’est dans le « look-out » de Hauteville House, une chambre de verre ouverte sur l’immensité de la mer, que l’« homme océan » compose, souvent debout, ses grandes œuvres telles que Les Misérables, La Légende des siècles, William
Shakespeare, Les Travailleurs de la mer ou encore L’Homme qui rit. En 1859, il refuse l’amnistie de Napoléon III en déclarant : « Quand la liberté rentrera, je rentrerai. » Lorsque son épouse Adèle meurt à Bruxelles en 1868, Hugo n’accompagne son cercueil, en route vers Villequier en France, que jusqu’à la frontière franco-belge.
Si la solitude sauvage de Guernesey constitue un terreau fertile pour l’inspiration du grand écrivain, elle pèse en revanche lourdement sur sa famille, présente auprès de lui seulement par intermittence. Sa belle et talentueuse fille Adèle en est la principale victime. En proie à la dépression et avide d’évasion, elle s’embarque furtivement en 1863 pour le Canada, puis les Antilles, à la poursuite d’un officier anglais qui ne partage pas ses sentiments. Dans son désarroi, elle va jusqu’à inventer, dans une lettre à ses parents, une histoire insensée de mariage avec lui. Elle ne revient de cette escapade saugrenue qu’au bout de neuf années d’errance. Brisée et atteinte de démence, elle passera les quarante dernières années de sa vie dans une maison de santé.
Ce n’est qu’en 1870, à la chute du Second Empire de Napoléon III, qu’Hugo consent enfin à rentrer en France. Pensant regagner Paris dans la discrétion, il est surpris de voir, à la gare du Nord, une foule en liesse l’acclamer comme un héros. Après deux décennies d’exil, il apparaît tel un patriarche, le regard grave et la barbe blanche. Il retrouve une capitale profondément métamorphosée par les grands travaux haussmanniens. Mais l’illusion est de courte durée : Paris, assiégée par les troupes prussiennes, devient bientôt un calvaire pour la population. Craignant pour Juliette, il exhorte ses enfants à veiller sur elle s’il lui arrivait malheur en leur disant « elle est ma veuve ».
En 1871, il est élu député, mais, désabusé par la politique, il démissionne une vingtaine de jours plus tard. La même année, son fils Charles meurt alors que Paris est en pleine insurrection de la Commune. Deux ans plus tard, en 1873, son autre fils, François-Victor, disparaît à son tour. Il ne lui reste plus aucun enfant, sinon sa pauvre fille Adèle, internée dans un hôpital psychiatrique et qu’il ne visite presque jamais. Dès lors, il reporte toute son affection sur ses deux petits-enfants, qui lui inspireront le recueil L’Art d’être grand-père. Élu sénateur de la Seine en 1876, il milite en faveur de l’amnistie des communards. À partir de 1878, affaibli par la maladie, il renonce définitivement à l’écriture. Son soixante-dix-neuvième anniversaire est célébré à Paris comme une véritable fête nationale. Quelques mois plus tard, l’avenue d’Eylau, où il réside avec Juliette, est rebaptisée avenue Victor-Hugo.
Juliette, son grand amour, s’éteint le 11 mai 1883. Hugo la rejoint dans la mort deux ans plus tard, le 22 mai 1885, à l’âge de quatre-vingt-trois ans. Son cercueil est porté par le corbillard des pauvres, selon ses désirs. Près de deux millions de personnes se massent dans les rues de Paris pour accompagner son cortège, de l’Arc de triomphe jusqu’au Panthéon. Contrairement à nombre de ses illustres contemporains, il entre vivant dans la légende. L’héritage littéraire qu’il laisse à la postérité est si éclatant et impressionnant que certains affirment qu’en parlant du français, il faudrait dire non plus « la langue de Molière », mais « la langue de Victor Hugo ».
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