D.R.
Avec la réapparition des empires, que l’on croyait défunts, et le retour du religieux en politique, nous assistons à un basculement de l’axe du monde, la Turquie, la Russie, l’Iran, la Chine et l’Inde formant un front uni (pour le moment), alliés face à ce qu’ils ont désigné comme leur ennemi commun : l’Occident. Pour analyser ce tournant, Jean-François Colosimo, essayiste et historien des religions, nous offre dans son dernier livre non pas une étude parcellaire de ces régimes totalitaires observés séparément, mais une mise en perspective particulièrement saisissante. Il scrute le temps long, déjouant ainsi les pièges tendus par l’instantanéité de l’époque, et éclaire, avec toujours la même érudition, notre compréhension des défis du monde actuel.
Aujourd’hui, l’ordre international est pris de vertige. Or, dans votre dernier livre, vous proposez une analyse systématique de ce « basculement de l’axe du monde » que vous qualifiez de « sidérant ». L’est-il vraiment ?
Fin de l’histoire, choc des civilisations, hyperpuissance américaine, multilatéralisme planétaire : toutes les prophéties géopolitiques de l’après-communisme ont été démenties. Nous avons rêvé de paix universelle, nous voilà plongés dans le cauchemar de l’hostilité perpétuelle. Nous découvrons, les yeux écarquillés, que l’ère de la globalisation est celle de la fracturation. Nous restons stupéfaits. Parce que nous peinons à comprendre que le retour des religions, des empires, des barbaries ne fait qu’un. Ainsi, nous nous sentons désarmés face aux autocratures qui nous désignent comme l’ennemi de l’humanité.
En quoi, selon vous, le Russe Poutine, le Turc Erdogan, l’Iranien Khamenei, le Chinois Xi et l’Indien Modi constituent-ils ce front uni ?
Tous les cinq nient l’État de droit dans leurs frontières, dénient le droit international hors de leurs frontières. Tous les cinq fabriquent des fictions identitaires, des uchronies religieuses et des utopies impériales pour asseoir leur domination. Tous les cinq alimentent un bellicisme fiévreux pour se projeter dans un avenir de conquêtes. De réunions en sommets, ils ne cessent d’accuser conjointement ce qu’ils nomment l’« Occident » d’être une sorte de Satan hypocrite, prédateur, corrupteur et décadent. Ils veulent en fait l’abattre pour s’emparer de sa suprématie. Leurs finalités concurrentes en feront demain des adversaires. Leurs luttes convergentes en font aujourd’hui des alliés.
Et leur unité momentanée proviendrait, arguez-vous, de leurs destins communs depuis cinq siècles ?
Après 1492 et avec l’ère des grandes découvertes, l’Europe connaît un essor inédit et impose au reste du monde le règne du progrès. Son hégémonie ressort à la fois technique, militaire et culturelle. Dès le XVIIe siècle, les grands empires orientaux se sentent menacés. Tsariste, ottoman, persan, qing et moghol, il leur faut réagir. Ils tâchent de se moderniser à partir du XVIIIe siècle. Ils adoptent une administration, une armée, une université sur le modèle de Paris ou de Londres mais aboutissent à un système hybride et inefficace. Après 1789 et tout au long du XIXe siècle, ces empires, qui se trouvent alors colonisés factuellement ou mentalement, alternent l’ouverture et la fermeture. Ils procèdent à des programmes de réforme qui engendrent l’anarchie et le ressentiment. Puis, à des reprises en main réactionnaires qui suscitent la rébellion et le chaos. Une schizophrénie civilisationnelle s’installe qui va profiter aux révolutions du XXe siècle.
Le parallèle vaudrait pour la suite, après la Première Guerre mondiale, entre ces cinq trajectoires. Pouvez-vous préciser ?
Après 1918, ces empires s’effondrent et les dynasties traditionnelles disparaissent. De nouvelles réalités émergent des décombres. Elles naissent toutes de guerres civiles. Elles sont toutes portées par la révolution. Laquelle peut être nationaliste comme en Turquie, en Iran, en Inde. Ou communiste comme en Union soviétique et en Chine populaire. Dans les deux cas, qu’il s’agisse d’Atatürk, de Pahlavi et de Nehru ou de Staline et de Mao, c’est l’occidentalisation à marche forcée qui est au pouvoir. Partout est décrété l’an zéro, l’abolition du passé, la rééducation du peuple, la démiurgie industrielle, l’élimination des dissidences. La schizophrénie tourne à la paranoïa. Il faut dérober à l’Occident le secret supposément prométhéen de sa puissance. En endossant son culte du progrès tout en rejetant sa faculté d’autocritique. Quant aux masses, elles doivent être domestiquées, transformées. Et réprimées.
Tous ces laboratoires de l’humanité nouvelle à partir d’un prétendu an zéro vont-ils alors s’abîmer dans une faillite abyssale ?
Bien sûr, inéluctablement. Les mêmes Atatürk, Pahlavi, Nehru, Staline, Mao et leurs successeurs immédiats ont bricolé des crédos et des cultes séculiers. Leur erreur a été de vouloir instaurer le Ciel sur la Terre. L’avenir supérieur ou radieux qu’ils ont promis est rapidement apparu mensonger. Ce que leurs héritiers ont compris. Afin de remobiliser, ils ont ressorti les anciennes croyances du musée. Et ils ont fait de ces revivalismes des survivalismes : les autodestructions culturelles du siècle des charniers auraient l’Occident pour auteur. L’heure de la revanche, sur l’air de la victimisation, a donc sonné.
Comment ce renversement à l’échelle globale se traduit-il ?
Poutine restaure les cathédrales que dynamitaient les tchékistes. Erdogan rétablit le culte musulman dans Sainte-Sophie dont Atatürk avait fait un musée. Khamenei distord le chiisme pour se rallier le fondamentalisme sunnite. Xi cite inlassablement Confucius dont les Gardes rouges brûlaient les écrits. Modi entreprend de réhindouiser les Indiens à rebours de l’universalisme de Gandhi. Quand ces cinq despotes disent religion, ils entendent par là inclusion, exclusion et mobilisation maximales afin de sanctifier la guerre. Les empires qu’ils veulent ressusciter sont clonés à partir de l’expérience autoritaire ou totalitaire qu’ils ont pour but de perpétuer.
La notion d’Occident à laquelle ils se réfèrent est-elle consistante ?
Le terme même est tardif. De géographique, il est devenu géopolitique après 1900. Il sert alors à évoquer le déclin ou à invoquer la défense d’une civilisation rêvée idéale et cauchemardée mortelle. Depuis, il y va d’une construction imaginaire ou d’une instrumentalisation idéologique. Jamais l’Œcumène grec, la Romanité impériale, la Chrétienté médiévale, l’Europe des Lumières ne se sont conçus comme l’« Occident ». La réalité que conspuent les néo-empires sous ce mot correspond à l’Alliance atlantique, autrement dit la domination militaire, amorcée en 1945 et parachevée en 1989, que les États-Unis exercent sur l’Europe.
Précisément, cette coalition n’est-elle pas en train de sombrer à l’initiative même de Washington qui n’en veut plus ?
L’Alliance était mal formée depuis l’origine, au sens où elle était profondément inégalitaire. Et ce, constitutivement, de manière génétique. Symboliquement, le Nouveau Monde s’est édifié à l’inverse du Vieux Monde. Depuis l’Antiquité et l’Iliade, nous savons en Méditerranée que l’inhumanité est toujours possible, qu’il faut la prévenir, la limiter. Aux Temps modernes, les Puritains qui traversent l’Atlantique pour fuir le vieux monde croient trouver un Eden biblique préservé par Dieu et voué à devenir le Bien souverain. Leur credo, c’est la domination innocente. Suivant le modèle de Rome, l’Amérique va se doter d’une religion civile : voyez le nom de Dieu illustrant l’hymne, le dollar, le serment présidentiel sur la Bible, le Capitole trônant à l’instar d’un temple, les fêtes séculières et sacrées comme Thanksgiving, la vénération du drapeau, des cimetières militaires. Les États-Unis sont construits sur la même charpente politico-religieuse que celle des néo-empires.
Mais quelle place attribuer en conséquence au phénomène Trump ?
Le 11 septembre 2001, le mythe fondateur des États-Unis a vacillé et l’Orient des Écritures a été embarqué dans la croisade sous forme de western apocalyptique qu’a provoquée la poursuite vengeresse par les États-Unis de l’hologramme d’empire qu’étaient Al-Qaïda ou Daech. Avec pour seul résultat d’abandonner la région aux milices. Le 30 août 2021, le retrait bâclé des États-Unis d’Afghanistan après vingt ans de guerre pour rien a rouvert le front des néo-empires historiques qui, entretemps, ont réarmé économiquement, militairement et religieusement. En dépit de ses foucades, Trump est le signal que l’Amérique ne veut plus de l’ordre libéral qui lui a permis pendant un demi-siècle de maîtriser le globe. Que, de république impériale, elle aussi veut muter en empire césarien.
Les néo-empires vont-ils l’emporter ?
La compétition est réelle. Elle se fait au détriment des défavorisés. Comme en Afrique dont les Russes, les Chinois et les Turcs sont devenus les nouveaux prédateurs. Le « Sud global » est un subterfuge dont usent les néo-empires pour asseoir leur néo-colonialisme. Toutefois, par le passé, ils n’ont pas cessé de se combattre au cours de conflits répétés. Aujourd’hui, la Russie est vassalisée par la Chine qui a pour rivale l’Inde tandis que la Turquie et l’Iran se déchirent sur l’islam. Aucun n’a de projet global et tous participent de la civilisation mercantile. C’est le retour de l’inhumanité belliciste qui les unit. Nous vivons non pas une troisième guerre mondiale, mais la première guerre mondialisée. Sachons riposter. Pour nous et pour tous les destins broyés qui, sur le globe, aspirent à la liberté. Les Ukrainiens, les Kurdes, les Dalits, les Ouighours nous le disent : face à l’excès du mal, il faut résister. Les femmes de Téhéran qui manifestent au risque de leur vie ne veulent pas devenir des Californiennes mais veulent être reconnues dans leur universelle humanité.
Que vous inspire l’intervention américaine au Venezuela ?
Qui pleurera le régime autoritaire, policier, tortionnaire et trafiqueur de Maduro ? Pour autant, à Caracas, afin de refonder leur hégémonie, les États-Unis eux-mêmes viennent de consacrer le règne absolu de la force en revendiquant leur surpuissance sans aucun fard. Le demi-continent latino-américain basculant encore plus massivement dans le camp conservateur, l’économie oligarchique de la Russie soumise à la captation des premières réserves planétaires de pétrole, l’emprise idéologico-commerciale de la Chine et le noyautage narco-terroriste de l’Iran endigués et neutralisés dans l’arrière-cour de Washington, l’entier continent américain potentiellement unifiable du pôle sud au pôle nord, le tout sans un mort parmi les Boys : tel est le nouveau monde qui est désormais le nôtre. Comme je l’ai depuis longtemps prévenu, fini le droit international, finies les nations, les souverainetés, les frontières. Pour ne pas être vassalisés par les néo-empires, l’Europe et le Levant, reliés par la Méditerranée depuis trois millénaires, doivent se réveiller. Et œuvrer à une résistance commune.
Occident, ennemi mondial n°1 de Jean-François Colosimo, Albin Michel, 2024, 256 p.