Le Quartetto di Cremona illumine Saint-Joseph Church : un moment fort de l’édition 2025 de Beirut Chants. Photo Beirut Chants/Ihab Fayad
Clavecin ? Orgue ? Piano ? Orchestre de chambre ? Quatuor à cordes ? En 1747 ou 1748, Bach entreprend la composition de ce qui n’est peut-être pas sa dernière œuvre – le Credo de sa Messe en si mineur – mais qui constitue en tout cas son véritable testament musical au sens propre.
Il lègue la somme de son savoir musical sous la forme d’une œuvre cyclique comportant, sur un seul thème, toutes les formes de contrepoint possibles. Déjà en 1742, il avait écrit les Variations Goldberg – autre synthèse du même ordre –, les Variations canoniques et l’Offrande musicale.
Rien de plus beau que ces fidélités de vieillards qui, au seuil du grand silence, s’accrochent à leur message, refusant le monde qui change autour d’eux et, du même coup, se libèrent des demi-mesures, des compromissions, des concessions au public et au monde, et qui, en une dernière et lumineuse définition d’eux-mêmes, soudain livrent tout d’un bloc.
Monet qui s’acharne sur des nymphéas quand Picasso est déjà là. Corneille qui écrit Psyché à 70 ans et s’aperçoit que la vérité de son cœur, c’est moins l’héroïsme que la tendresse.
Botticelli, au moment où son ami Léonard adoucit les contours et noie le dessin, se crispe sur son crayon, épaissit les traits, supprime l’espace et raréfie l’air. Et voici naître une peinture gothique, bien au-delà de la douceur entrevue d’un songe platonicien : un Botticelli brisé et farouche, pathétique ; lui-même enfin.
Ainsi, Bach. La musique, tout doucement, s’achemine vers Haydn ; Stamitz prépare les voies ; Jean-Chrétien, son propre fils, apprend le chemin qui le mènera vers Mozart ; Telemann a compris et trempe sa plume dans une encre plus légère. Et Bach, presque aveugle, tout lien rompu avec le monde, commence L’Art de la fugue. Niant son temps, il proclame son droit à l’anachronisme, et le voilà qui s’engage dans la musique. Il la signe et se tait. Pas besoin de fin : « Contrapunctus ad infinitum. »
Musique à lire ? Musique à jouer ? Sur deux portées ? Sur quatre ? Pour clavecin ? Pour orchestre ? Inachevé ? Tout est problème. C’est le propre des œuvres inépuisables.
C’est dans cet esprit d’intemporalité et de verticalité musicale que s’inscrit, à Beyrouth, le concert du Quartetto di Cremona, organisé par l’Italian Cultural Institute, le 2 décembre dans l’écrin – déjà mythique – de l’église St- Joseph, Monot. Cet événement figure dans la 18ᵉ édition de Beirut Chants, qui se déroule jusqu'au 23 décembre dans plusieurs lieux patrimoniaux de la capitale.
Le Quatuor (Cristiano Gualco, violon ; Paolo Andreoli, violon ; Simone Gramaglia, alto ; Giovanni Scaglione, violoncelle) incarne, selon une tradition de rigueur et de densité expressive, cette quête d’un langage universel – non plus religieux, mais purement musical – où le contrepoint de la mémoire rejoint la modernité de l’interprétation.
Le style est à la fois souple et savant ; le phrasé d’une justesse sans commune mesure ; la lisibilité parfaite ; une aura de poésie infinie. Souplesse du phrasé, style vivant et racé, sens de la couleur et de la clarté du discours : l’œuvre chante et respire.
L’œuvre qu’on dit rébarbative, intellectuelle et spéculative devient, avec leur sonorité incomparable, une œuvre de chœur palpitante d’une vie frémissante, aux fulgurances qui en font aussi une œuvre de foi lumineuse.
Dès le premier accord fortissimo du Quatuor n° 14 en ré mineur D. 810 de Schubert, on comprend que quelque chose de grand va se passer. Le lyrisme tragique de La Jeune Fille et la Mort trouve en eux sa juste résonance, avec un premier mouvement tendu dans son ardente révolte, que souligne encore mieux la tendresse déchirante du deuxième mouvement, avec des variations étagées selon une progression dramatique magistrale ; puis un scherzo d’une vigueur audacieuse, précédant la vertigineuse et horrible allégresse grinçante de la danse macabre conclusive, prise ici comme une tourbillonnante course à l’abîme.
Jeu d’ensemble d’une homogénéité et d’une justesse impressionnantes, fougue et enthousiasme individuels subordonnés à l’unité supérieure, beauté et plénitude rares des sonorités. Les attaques (aux 1ᵉʳ et 3ᵉ mouvements) sont la vie même. Le son vibre et vit : matière lumineuse, grinçante et indocile. Les rythmes sont accentués avec une liberté et une inventivité totales : la ponctuation du lied de l’Andante en devient presque vacillante. Le violon de Cristiano Gualco s’envole, pépie au suraigu, ses notes répétées avec la hardiesse de l’oiseau. Même les nuances piano ou pianissimo ont ici quelque chose d’instance et de résolu. Le ton est moderne, parfois agressif dans la sonorité, cinglant, emporté, avec pourtant le plus grand soin porté à la continuité mélodique. Le phrasé est d’une chaleur… mais d’un classicisme absolu. Deux ou trois fois, un léger portamento vers le haut suggère que le chant sous-tend cette musique et lui donne son ton.
En bis, une très belle transcription du thème de Gabriel, musique d’Ennio Morricone pour le film The Mission de Roland Joffé : une musique de chambre passionnante, passionnée, vivante, irrésistible et réconfortante.


