L'affiche du documentaire « D'Istanbul au Caire, mille manières d'être moderne ». Photo fournie par Ie Beirut Art Film Festival
« C’est une apocalypse qui dure depuis quelque temps », confie Etel Adnan à la caméra, « et, de plus en plus, elle engloutit le reste du monde. Le Liban est en train de devenir le prototype du monde qui nous attend ».
Etel Adnan (1925-2021) évoquait L’Apocalypse arabe, le long poème qu’elle a publié en français en 1980. S’exprimant dans le sillage de l’explosion au port de Beyrouth, en 2020, elle en livrait une interprétation d’une justesse saisissante, à la hauteur de la clairvoyance qui habite son œuvre.
L’artiste, poétesse et essayiste est l’une des voix fortes qui traversent le documentaire d’Ilana Navaro, D’Istanbul au Caire, mille manières d’être moderne. Coécrit avec Karim Miské, le film interroge la manière dont les artistes de la fin de l’Empire ottoman — puis ceux de quatre de ses États successeurs — ont répondu à la modernité européenne, oscillant entre domination impérialiste et transmission culturelle revendiquée, et comment ils ont façonné leurs propres visions du modernisme au XXᵉ siècle.
Produit par Kepler22 Productions pour Arte, le documentaire a été présenté en avant-première mondiale en novembre au Beirut Art Film Festival, avant de rejoindre la plateforme en ligne de la chaîne franco-allemande.
Importé ou enraciné ?
L’idée d’une modernité importée d’Occident a longtemps structuré les récits sur la fin de l’Empire ottoman. Il faut dire que les circulations furent nombreuses entre les deux mondes : officiers européens intégrés aux armées ottomanes, étudiants ottomans formés dans les universités et académies d’art européennes.

Mille Manières s’attache à ce second versant, en ouvrant son récit avec Osman Hamdi Bey (1842-1910), peintre pionnier devenu le premier archéologue moderne de l’Empire, figure également convoquée dans l’œuvre d’Akram Zaatari pour ses fouilles de sarcophages phéniciens à Saïda.
Hamdi Bey étudie à Paris auprès de peintres académiques fascinés par l’orientalisme — femmes alanguies, corps dénudés, figures menaçantes. Conscient du regard condescendant que portent sur lui les artistes européens, il l’accepte, déterminé à maîtriser leurs techniques de figuration. De retour à Istanbul après dix années d’études, il perfectionne leur écriture picturale, mais refuse leurs fantasmes exotiques : dans ses tableaux, les femmes sont habillées, studieuses, souvent entourées de livres, dont le Coran.
La réalisatrice turque et le réalisateur français défendent l’idée que le modernisme n’est pas un mouvement dont les artistes européens auraient été les seuls architectes. Les peintres ottomans, arabes ou turcs ne se sont pas contentés d’imiter : ils ont été des auteurs du modernisme, engagés dans un dialogue profond entre pratique artistique et contexte politique.

Comment représenter les femmes ? Comment traduire l’expérience de l’impérialisme, l’autoritarisme des États postcoloniaux, voire leur effondrement ? Comment renouer avec l’héritage arabo-islamique ? Et quelle langue visuelle pour dire l’exil, les déplacements successifs ?
Autant de questions auxquelles répondent Hamdi Bey, Mihri Hanim (1886-1954), fondatrice de la première académie d’art pour femmes à Istanbul, ou encore Moustafa Farroukh (1901-1957), aux prises avec sa gêne face aux modèles nus.
Elles résonnent aussi dans la tension entre idéalisme révolutionnaire et realpolitik chez le juge et peintre egyptien Mahmoud Saïd (1897-1964), dans les œuvres surréalistes et féministes de sa compatriote Inji Aflatoun (1924-1989), dans la figuration de l'artiste irakien Jawad Salim (1919-1961) nourrie des miniatures abbassides, dans l’abstraction de la sculptrice libanaise Saloua Raouda Choucair (1916-2017), profondément inspirée de l’architecture mamelouke, ou encore dans le formalisme rigoureux du peintre Paul Guiragossian (1926-1993).

Forces et limites
La force du documentaire réside d’abord dans sa capacité à capter des fragments d’un dialogue né sur un territoire immense et à travers un siècle de bouleversements. Navaro redonne souffle à un cosmopolitisme ottoman trop souvent réduit au silence.
Elle place aussi les artistes au cœur du récit : par leurs textes, leurs archives filmées ou leurs paroles, articulées avec des documents visuels et des images tournées dans les villes qui rythment le film.
Cette méthode n’est toutefois pas sans limites. Conçu à l’origine comme un long-métrage, Mille Manières a dû se plier aux contraintes du format télévisuel (50 à 60 minutes). Dans cet espace restreint, il est remarquable que la cinéaste parvienne à embrasser une matière aussi dense, avec une telle élégance.
Mais certains pourront y voir un manque. Dans le monde arabe, nombre d’artistes ont exploré le modernisme – et beaucoup hors de Beyrouth.
Le film n’élude pas la question palestinienne, mais l’aborde souvent par un prisme extérieur. La Nakba de 1948 apparaît à travers ses répercussions régionales ; la Naksa de 1967, dans le travail d’artistes beyrouthins comme Aref el-Rayyes. Lorsque l’historienne de l’art Nadia Radwan évoque L'Apocalypse arabe, elle rappelle la campagne de nettoyage ethnique menée par Israël à Gaza ces deux dernières années.
Seul artiste palestinien cité : Paul Guiragossian, né à Jérusalem dans une famille arménienne réfugiée en Palestine en 1917 puis au Liban en 1948.

Si l’histoire de l’art n’a pas vocation à être exhaustive pour rendre compte de l’enracinement local du modernisme, l’absence de voix palestiniennes est frappante, particulièrement depuis le 7 octobre 2023, alors qu’Israël détruit systématiquement les institutions culturelles de Gaza, artistes, enseignants, journalistes, patrimoine.
Cela n’enlève rien à la pertinence du projet de Navaro et Miské. Le film met en lumière une constellation d’artistes du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, avec une concision qui ne sacrifie jamais la profondeur.
Fait notable : Mille Manières est le premier documentaire d’une heure consacré à l’art du Moyen-Orient soutenu par Arte.

Le film constitue ainsi une introduction solide et nuancée à l’art moderne dans l’Empire ottoman et son héritage. Comme toute entreprise de vulgarisation ambitieuse, il ouvre le champ : davantage de nuances, davantage de voix, davantage d’histoires restent à raconter, du Maghreb au Machrek.
D’Istanbul à Beyrouth, de Bagdad au Caire : mille manières d’être moderne, le documentaire d’Ilana Navaro, est disponible en trois volets sur Arte.


