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Culture - Installation

À Beyrouth, une exposition redonne voix aux silos du 4-Août

« Beirut al-Marfa’ » réinvente la relation brisée entre la ville et son port, et ose rêver d’une réconciliation, cinq ans après la tragédie. 

À Beyrouth, une exposition redonne voix aux silos du 4-Août

Une vue de l'exposition "Beirut al-Marfa'" . Photo Abbas Salman

Avant même de le savoir, vous êtes déjà entré dans « Beirut al-Marfa’ ».

Le parcours débute dans le silence feutré de Beit Beirut, ce bâtiment jaune, meurtri, dressé telle une sentinelle au bord de Sodeco. Là, l’exposition de l’Observatoire urbain de Beit Beirut, ravive la mémoire d’une ville qui n’a jamais cessé de dialoguer avec la mer, entre amour, perte et recommencement. On gravit les marches et, peu à peu, les cicatrices du lieu se fondent dans celles du port. À gauche, une fresque monumentale déroule l’histoire du littoral : la quarantaine imposée par Ibrahim Pacha au XIXᵉ siècle, la voie ferrée qui reliait jadis le port au Levant tout entier. Ce n’est plus une simple exposition, mais une traversée, celle d’une mémoire collective où le sel, la poussière et la lumière composent une même matière.

« Réinventer le port aujourd’hui ne relève pas seulement de la logistique ni des infrastructures », confie l’architecte et commissaire Hala Younes, qui signe le projet aux côtés de Mona el-Hallak et Hadi Mroué. « C’est l’occasion de repenser et de réparer la relation fracturée entre la ville et son port, et de renouer avec un lien qui a façonné le destin et l’identité de Beyrouth en tant que grande cité portuaire de la Méditerranée orientale. »

Au 2e étage de Beit Beirut, la ville se souvient de son port. Photo fournie par Beit Beirut Urban Observatory
Au 2e étage de Beit Beirut, la ville se souvient de son port. Photo fournie par Beit Beirut Urban Observatory

Depuis le XIXᵉ siècle, Beyrouth et son port grandissent ensemble, se nourrissent mutuellement, mais se disputent la même parcelle de rivage. « Parfois, la ville a freiné l’expansion du port ; d’autres fois, le port a entravé les ambitions urbaines de la ville », souligne Hala Younes. Dans « Beirut al-Marfa’ », cette tension se mue en un parcours sensible, oscillant entre préservation, projection et participation, une scénographie fidèle à la mission de l’observatoire. Préserver. Réparer. Partager.

La première salle présente l’histoire comme une matière vivante. Des cartes et photographies issues des archives de la Bibliothèque Orientale de l’Université Saint-Joseph témoignent de la métamorphose du littoral. Au centre, une imposante maquette 3D, animée par des projections de cartes, retrace les mutations du port.

Pour l'architecte, le port n’est pas une fonction urbaine, mais un organe vital du corps beyrouthin, un système vivant dont il faut déchiffrer les strates pour en imaginer l’avenir.

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Les sections suivantes déploient les projets de reconstruction issus des institutions ou de la société civile. Les murs se couvrent de visions : propositions d’experts internationaux, plans de la Banque mondiale, projets élaborés par des experts allemands ou français. Certains imaginent un port déplacé vers l’est, libérant les quais pour des espaces publics ; d’autres défendent la continuité du fonctionnement actuel. Le plan favori des autorités reste celui de l’urgence, un dispositif pragmatique pour stabiliser les opérations. « Trois visions du port, c’est autant de visions de la ville », résume la commissaire d'exposition. « De la reconfiguration douce à l’expansion ambitieuse, en passant par les mesures d’urgence, quatre questions demeurent : quel mode de gouvernance ? Quelle source de financement ? Quelle relation entre le port, la ville et l’espace public ? Et comment traiter nos blessures et notre mémoire ? »

Une vue de l'exposition "Beirut al-Marfa". Photo Beit Beirut Urban Observatory
Une vue de l'exposition "Beirut al-Marfa". Photo Beit Beirut Urban Observatory

Dans une salle plongée dans la pénombre, une vidéo parcourt Beyrouth deux mois après la catastrophe. Les images créées par la société ICONEM pour le compte de la Direction Générale des Antiquités survolent les quartiers dévastés, pénètrent les intérieurs effondrés. Un survol du chagrin sur fond d'un texte d'Elias Khoury. Les visiteurs demeurent immobiles, fascinés, comme saisis par leur propre reflet. « L’explosion n’a pas seulement détruit le port, poursuit Hala Younes. Elle a révélé la fragilité de sa gouvernance et sa dépendance vis-à-vis un système politique qui continue de paralyser le pays. Le choc a figé la ville dans un état de sidération prolongée : suspendue dans le temps, engluée dans la répétition et la mélancolie, incapable de se projeter vers l'avenir. »

Le pouls de l’exposition se trouve dans la salle de la mémoire. Les visiteurs y plantent des épingles colorées sur une carte de Beyrouth, selon l’endroit où ils se trouvaient le 4 août. Rouge pour ceux qui ont perdu ou souffert, jaune pour les blessés rescapés, vert pour ceux restés indemnes. Sur un mur, une frise chronologique retrace la lutte autour du sort des silos : démolition annoncée par l’État, résistance farouche des ONG, des activistes et des familles des victimes, et préservation finalement obtenue le 5 août 2025.

Pour Hala Younes, ces silos sont bien plus qu’une ruine : un monument vivant dont le silence même défie l’oubli, une forme de résistance muette à l’effacement. À la sortie, une petite boîte attend les visiteurs sous une inscription : « Les silos parlent à travers leur silence… Qu’avez-vous à leur dire ? » Chacun s’y penche, écrit quelques mots, les dépose. Le geste a la gravité d’une offrande. Pour la justice, pour la mémoire, pour la ville.

Le Premier ministre Nawaf Salam écoutant les explications de Hala Younès à propos de l'exposition "Beirut al Marfa". Photo Abbas Salman
Le Premier ministre Nawaf Salam écoutant les explications de Hala Younès à propos de l'exposition "Beirut al Marfa". Photo Abbas Salman

Reprendre le droit de rêver

« Beirut al-Marfa’ » n’est pas une élégie, encore moins un tombeau. C’est, selon Hala Younès, un acte de lucidité et de résistance civique. L’exposition dépasse les murs de Beit Beirut : elle devient un espace de partage et d’imagination collective, invitant les visiteurs à repenser le lien entre Beyrouth, son port et la mer, cette mer qui a forgé son identité et son souffle. Cinq ans après la déflagration, une large partie du port reste déserte, ruines muettes d’un temps suspendu. Mais Beit Beirut, ce survivant de pierre, semble murmurer autre chose : la possibilité de penser l’avenir, d’affronter le traumatisme sans s’y noyer. Repenser le port, dit l'architecte, c’est repenser ce que nous sommes, redonner à la ville le droit de rêver, et la capacité de décider de son propre destin.

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Informations pratiques

  • Exposition Beirut al-Marfa’, conçue et commissariée par Hala Younes, Mona el-Hallak et Hadi Mroué, avec le soutien de la Direction générale des antiquités – ministère de la Culture, de la Bibliothèque orientale de l’Université Saint-Joseph.
  • Production : Hkeeli.
  • Beit Beirut Urban Observatory
  • Du 5 novembre au 8 février 2026
  • Du mercredi au dimanche, de 12h à 20h
  • Instagram : @beitbeiruturbanobservatory
Avant même de le savoir, vous êtes déjà entré dans « Beirut al-Marfa’ ».Le parcours débute dans le silence feutré de Beit Beirut, ce bâtiment jaune, meurtri, dressé telle une sentinelle au bord de Sodeco. Là, l’exposition de l’Observatoire urbain de Beit Beirut, ravive la mémoire d’une ville qui n’a jamais cessé de dialoguer avec la mer, entre amour, perte et recommencement. On gravit les marches et, peu à peu, les cicatrices du lieu se fondent dans celles du port. À gauche, une fresque monumentale déroule l’histoire du littoral : la quarantaine imposée par Ibrahim Pacha au XIXᵉ siècle, la voie ferrée qui reliait jadis le port au Levant tout entier. Ce n’est plus une simple exposition, mais une traversée, celle d’une mémoire collective où le sel, la poussière et la lumière composent une même...
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